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La conquête de l'air.
Roger LA FRESNAYE de

© Centre Pompidou photo MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais - © Philippe Migeat

Échos artistiques de la conquête de l’air : Roger de la Fresnay et la modernité

étude


Onglets Contexte, Analyse et Interprétation

La conquête de l’air passionne de nombreux artistes au début du XXe siècle. Engagés dans une recherche de nouveaux moyens plastiques adaptés à l’époque, les avant-gardes voient dans l’aviation une iconographie en accord avec la modernité : représenter cette innovation emblématique des progrès technologiques accomplis depuis le XIXe siècle, c’est se faire l’écho de la nouvelle civilisation qui éclot, de la vitesse, des machines et des usines qui la caractérisent.

Parmi ces artistes, Roger de la Fresnay propose sa vision du sujet : en 1913, il peint une grande toile intitulée La conquête de l’air (235.9 x 195.6 cm, Museum of Modern Art, New York) dont il fait également réaliser plusieurs transpostions gravées. Les dimensions du tableau, les gravures qui l’accompagnent, témoignent de l’importance que le peintre accorde à cette œuvre dans laquelle il propose une allégorie de la modernité qui met sur un même plan les nouveautés techniques et picturales. À ce moment, la conquête de l’air est sortie du temps des inventeurs pour devenir une réalité viable qui intéresse de plus en plus le secteur industriel et militaire.

Affilié au Cubisme, Roger de la Fresnaye adopte dans cette peinture la géométrisation des formes typique de ce mouvement : les nuages sont représentés sous formes de sphères, le voilier sur la droite est réduit à un trapèze et le dessin des personnages est simplifié selon des forme élémentaires. La représentation de l’espace suit également les ruptures de plan visibles dans les toiles cubistes : chaque élément du tableau possède son propre point de vue et son échelle (les maisons en bas à gauche, les deux figures, les arbres, le lac et son bateau...) de telle sorte que l’espace représenté sur la toile, discontinu, ne reproduit pas la réalité.

Au niveau iconographique, l’œuvre propose un ensemble de références à l’air comme élément et comme force motrice : ainsi des nuages et de la montgolfière associés au ciel et mus par l’action du vent, comme le drapeau, le voilier ou les arbres. Si l’absence d’avion étonne au premier abord, étant donné le titre de la toile, elle s’explique par le caractère allégorique du tableau : les deux personnages principaux sont représentés en train de converser autour d’une table pour signifier l’action de la pensée, l’esprit spéculatif qui a rendu possible la conquête des airs par l’homme et l’invention des aéroplanes.

L’allégorie peut ainsi se lire comme une mise en équivalence des nouveautés plastiques du Cubisme et de celles de la technologie, fruits toutes les deux de la capacité conceptuelle de l’homme et de sa soif d’inventer de nouveaux procédés techniques et de conquérir de nouveaux domaines. En représentant la conquête de l’air au moyen du système formel cubiste, Roger de la Fresnaye amalgame ces deux innovations, sous-entendant que, si l’aviation représente la modernité la plus emblématique de l’époque, le Cubisme l’est également pour le domaine de l’art.

Roger de la Fresnay rend de la sorte visible la manière dont fut perçue la géométrisation des formes et la distorsion de l’espace cubistes. La réduction du dessin à des formes simples rappelait l’aspect des produits industriels et des machines, proposant une sorte de vision mécanisée de l’humanité, tandis que les discontinuités spatiales évoquaient l’expérience de la vitesse et ses effets sur la perception, offrant une transposition visuelle et allégorique de la vélocité caractérisant non seulement les nouveaux moyens de locomotion mais également le rythme de la société et de la vie modernes. Le Cubisme se trouve ainsi lié aux dernières avancées de la science et de la technologie – que l’aviation symbolise – ; il en vient même à incarner la représentation visuelle de concepts abstraits tels la discontinuité de la matière, les notions d’espace-temps ou la quatrième dimension.

Reste que Roger de La Fresnay propose une vision relativement apaisée et calme de cette modernité par comparaison avec les toiles d’autres artistes tels Fernand Léger, Robert Delaunay, Francis Picabia ou Marcel Duchamp et surtout des futuristes, qui réalisent des œuvres aux couleurs, aux formes et aux compositions plus dynamiques. S’il embrasse la nouveauté, il souhaite également la lier à la tradition – ce qui explique le choix de la représentation allégorique, en général peu appréciée des avant-gardes –, réalisant en conséquence des œuvres plus classiques que certains de ces confrères.

Auteur : Claire LE THOMAS

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