© Photo RMN-Grand Palais - G. Blot
Titre : Bon vin.
Technique et autres indications : Lithographie coloriée. Imprimerie Pellerin.
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 04-509606 / 53.86.5080 D
© Photo RMN-Grand Palais - G. Blot
Titre : Portrait du gourmand.
Lieu de Conservation : Musée Carnavalet (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 01-024372
© Photo RMN-Grand Palais - G. Blot
Titre : Réunion gastronomique ou les gourmands à table.
Lieu de Conservation : Musée Carnavalet (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 01-024374
Pratiques et représentations du vin au XIXe siècle
Le vin est depuis toujours une composante de la civilisation méditerranéenne et européenne. Elément de l’alimentation, fait culturel, religieux ou mythologique, il est associé à de nombreuses pratiques et représentations. La consommation de vins est courante en France depuis le moyen-âge, mais c’est au XVIIIe siècle que la viticulture française commence à se structurer et à se développer. Le XIXe siècle est considéré comme « l’âge d’or du vin », marqué par l’élaboration de techniques nouvelles, la progression constante et importante de la production et de la consommation, ainsi que par l’amélioration de la qualité, du stockage du commerce et de la distribution. Le vin devient alors plus que jamais un enjeu économique mais aussi une question culturelle, idéologique, politique, sanitaire, sociale et morale.
Parallèlement, les représentations de ce que l’on pourrait appeler « la pratique du vin » se multiplient, aussi diverses que les usages de la boisson et que les avis qu’elle suscite. Le XIXe siècle voit bien se développer de mauvaises « images » du vin, notamment en termes de conséquences sociales (le vin mauvais de l’alcoolique qui lui fait rater sa vie et l’empêche de travailler) et médicales (en lien avec les progrès de cette science et la naissance de la diététique). Mais c’est bien le vin comme art de vivre et de bien vivre qui domine largement l’imaginaire et les consciences. A la suite de la tradition rabelaisienne, le breuvage est associé aux arts, à la fête et à l’amitié, à la gastronomie (plus ou moins fine) et à la gourmandise qui n’est plus vraiment un péché.
Le vin et la table
La première image, intitulée Bon vin est une lithographie coloriée, anonyme et datant du XIXe siècle. Elle représente, en pleine journée (la fenêtre au second plan à gauche est ouverte, montrant le ciel et un arbre), quatre hommes assez âgés, bien en chair (deux sont même gros) habillés en petits bourgeois autour d’une table sur laquelle sont disposées de nombreuses bouteilles (six) vides, pleines ou entamées et leurs bouchons. Deux d’entre eux sont debout et trinquent avec un troisième assis, pendant que le quatrième, lui aussi assis, finit son verre. Au sol, on découvre encore des bouteilles prêtes à la consommation (à gauche), vides et renversées (à droite) ainsi que le chapeau d’un des personnages. Les visages sont réjouis, les regards un peu vagues. La femme qui les sert sourit en les regardant.
La seconde image, Portrait du gourmand est une estampe anonyme du XIXe siècle. Elle oppose deux hommes et leurs « maximes », chacun à sa table avec son menu. L’antithèse du gourmand est sec et sévère, son repas est frugal (eau, œuf, peu de plats). Il semble s’être autorisé un verre de vin (liquide rouge), mais pas de bouteille. Un chien, qui semble le sien (sec et sage) mendie, en vain, des restes inexistants. Le gourmand est gras, plus extraverti et extravagant (jusque dans sa coiffure, à comparer à celle de l’autre homme) et sa table déborde de mets riches. Il boit du vin (trois bouteilles au sol et une quatrième) et n’hésite pas à laisser ses déchets par terre.
La troisième image Réunion gastronomique ou les gourmands à table, est elle aussi une estampe anonyme du XIXe siècle. Sept hommes (d’un milieu social qui semble assez élevé) sont attablés à un banquet où l’on a bien mangé et bien bu. Ici aussi, quelques restes au sol, des panses tendues et des personnages repus, voire avachis.
Une représentation contrastée du vin
Les trois images relèvent d’un art populaire et sont destinées à une large diffusion : elles figurent des scènes exemplaires ou typiques, sans contexte précis, visant à illustrer des vérités générales ou proverbiales concernant le vin (ainsi les notions qui lui sont plus ou moins directement associées, la gourmandise et l’art de la table).
Dans Bon vin, l’atmosphère est à l’insouciance (le chapeau et les bouteilles abandonnées ça et là), à la complicité et à la convivialité, à « l’inspiration » (l’un des hommes, debout, semble déclamer) ainsi qu’au rire, comme en témoigne le sourire que la considération de la scène provoque chez la femme qui les sert et s’éloigne au second plan. Si le vin, acteur principal de la scène (il n’est question ici que de boire, pas de manger même si la servante semble emporter une assiette) peut bien impliquer un certain désordre et un certain laisser-aller (il est répandu sur la table), s’il marque un peu les visages, il est globalement « bon ». Il implique sa propre abondance (grand nombre de bouteilles) et diffuse un bien-être vecteur de sociabilité, de fête, de relâchement. Comme chez Rabelais, on chante, on se révèle, et rit autour du vin, oubliant dans une parenthèse heureuse (il n’est d’ailleurs ici question que du vin et de ses effets) les soucis et les responsabilités quotidiens.
Le portrait du gourmand apparaît bien différent. L’image ne semble pas prendre parti entre les deux antithèses, finalement assez peu sympathiques. Le premier reprend le proverbe « Il faut manger pour vivre » (sous-entendu « et non pas vivre pour manger ») extrait de l’Avare, mais aussi attribué à Socrate par Diogène Laërce. Le second au contraire, assure qu’ » Il faut vivre pour manger », philosophie attribuée à tort aux « épicuriens », et que ne renierait pas Gargantua. Mais la chanson illustre la scène critique les gourmands :
Air : J’aime ce mot de gentillesse
Nains d’une grosseur effrayante,
Leurs regards sont étincelans (sic)
Sans cesse leur bouche est béante
Et toujours s’agitent leurs flancs.
Ils ne respirent que carnage,
S’entourent de morts, de mourans (sic),
Et, pressés d’assouvir leur rage,
Sont toujours armés jusqu’aux dents.
La gourmandise (qui est aussi l’appétit pour le vin) est liée à l’avidité et à une voracité à la fois bestiale et meurtrière. Faut-il pour autant condamner totalement le vin ? Même l’homme de gauche, semble en boire un verre.
Les gourmands à table pourrait se situer à mi-chemin de ces deux interprétations. Les éléments positifs évoqués plus haut semblent dominer, mais une certaine violence, une atmosphère de voracité (le parallèle entre les hommes et les chiens s’arrachant les restes), des expressions, des traits et des corps enlaidis par la gourmandise et la boisson suggèrent aussi (involontairement ?) l’idée que l’excès abêtit (au sens de rend comme un bête) le gourmand, fût-il bien mis et prospère.
Auteur : Alban SUMPF