Le cirque (6 oeuvres)
© MuCEM, Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservés
Titre : Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha.
Date de création : 1922
Date représentée : 1922
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 09-537249 / Sou.4.99.2
© MuCEM, Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservés
Titre : Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha.
Date de création : 1922
Date représentée : 1922
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 09-537248 / Sou.4.98.2
Le « colonel » Mustapha ou la naissance d’une légende
Dans les premières années du XXe siècle, Ahmed Amar développe en France divers spectacles de dressage comportant des lions, des éléphants, des ours et des tigres. Au gré des participations dans diverses foires, comme celle dédiée aux Pains d’Epices qui se tient à Paris en 1909, la notoriété de la « ménagerie Amar » s’accroît peu à peu. Après la mort de leur père (1913) et à la fin de la Première Guerre mondiale, les frères Amar continuent d’assurer des numéros et prennent les rênes de l’entreprise. En 1922, date où ont été pris les clichés Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha et Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha, le cadet Mustapha surnommé aussi « le Colonel » est âgé d’environ 25 ans. Célèbre pour avoir été par le passé « le plus jeune dompteur du monde » sous les ordres de son père, il se distingue dès le début des années 1920 par son intrépidité et ses numéros exceptionnels, donnant à la ménagerie Amar les débuts d’une popularité nationale (et bientôt internationale) sans précédent.
A l’image des clowns et acrobates, les prouesses des dompteurs, issues de la tradition foraine (plutôt que de celle du cirque à proprement parler qui consiste au départ dans les seuls spectacles équestres) sont désormais intégrées aux différents spectacles de représentations plus diversifiées. Sous l’impulsion des frères Amar notamment, elles apparaissent progressivement comme l’attraction la plus populaire et la plus caractéristique des spectacles de cirque, contribuant à changer l’image de ce dernier.
A cet égard, Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha et Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha témoignent d’un intérêt artistique et documentaire grandissant pour le cirque en général et pour les dresseurs en particulier. En effet, le rapport entre l’homme et le fauve ne cesse de fasciner, sujet propice à l’exotisme, à l’émotion, aux sensations fortes, mais aussi à une autre représentation de l’humanité et de la bestialité. De manière plus générale, ce type de photographies, de plus en plus nombreuses, satisfait tout autant qu’il alimente le goût croissant du public pour le cirque, ses acteurs et son évolution.
Bête(s) de cirque
Les deux clichés Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha et Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha datent de 1922. Ils ont vraisemblablement été pris le même jour par le même photographe : les lieux, les protagonistes, la composition, la mise en scène et l’effet recherché étant en effet très similaires.
Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha nous montre le cadet des frères Amar dans la cage de Pacha. Portrait particulier, qui le présente derrière des barreaux qui structurent nettement la composition et confèrent au cliché une atmosphère bien particulière. La cage étant peu profonde, la perspective est réduite au mur du fond, concentrant l’attention sur la scène, dont le déroulement est par là intensifié. De trois-quarts, Mustapha chevauche Pacha en équilibre sur deux tabourets de bois en le tenant fermement par son collier. Tout dans sa posture révèle l’effort (il est « en action », comme le révèlent sa position, son jeu de pieds et les deux prises de ses mains). Il fixe l’objectif d’un air sûr et dominateur.
Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha est encore plus saisissant. Composé sur le même principe (espace clos, peu de profondeur), il remplace le déploiement des deux corps (celui de Mustapha debout et du lion) qui occupait tout Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha par un mouvement contraire qui voit les deux protagonistes se concentrer dans l’espace, libérant le reste de la cage (et ce, malgré le gros plan). Mettant sa tête dans la gueule du lion (vraisemblablement le même comme le confirment les tâches sur les pates arrières sur les deux clichés) qu’il ouvre et maintient de force, Mustapha commence même à disparaître, confirmant l’impression précédente.
Mustapha : un héros entre domination et transfiguration
Dans les deux cas, l’artiste a pris le parti de représenter le dompteur à l’intérieur de la cage au lion. Celle-ci est manifestement bien fermée (on voit une sorte de verrou sur Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha (mort fin 1925), et la manivelle au bas des barreaux, suggère aussi cette impression), livrant le message très explicite de la mise en scène : Mustapha est au cœur du danger, dans un espace réduit, clos et par là critique. Même s’il pose, même s’il s’agit de se « présenter », il ne fait pas semblant mais est vraiment face à face avec Pacha, sans échappatoire possible, sans marge de manœuvre et sans trucage. Comme si l’essence propre de sa personne (dont on fait après tout ici le « portrait ») se pouvait se définir hors du dressage et de l’action, de la prise de risque et du courage. On comprend alors que les photographies prises dans un style documentaire sont aussi destinées à glorifier la figure du jeune « héros » intrépide, star montante de la ménagerie Amar. Tout en suscitant l’émotion et l’admiration, les clichés disent le cirque en condensé : le spectacle, ses hommes, leurs prouesses et leurs valeurs.
Autre thème suggéré, celui de la domination. Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha ne laisse pas de place au doute : la posture du dompteur (qui se tient très droit), son regard assuré et presque arrogant, la main ferme par laquelle il tient le lion, la manière dont il le chevauche et la capacité à le faire reposer sur les deux tabourets (qui rappelle aussi que les numéros de dressage sont aussi des prouesses d’équilibriste, conforme à l’idée d’un cirque « total » où les acteurs sont complets) disent le rapport de l’homme au sauvage et au féroce (signifié la gueule ouverte du fauve) discipliné, dressé et dominé. Cette domination atteint son paroxysme dans Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha puisque mettre sa tête dans la gueule du lion (autre numéro célèbre, dont Mustapha est en passe de devenir l’un des spécialistes) implique une grande maîtrise de soi et de l’animal (dont il tient les mâchoires avec fermeté). Mais l’image dit aussi une domination inversée (c’est l’homme qui est « avalé », qui s’annule dans le lion), bientôt dépassée dans sorte de confusion entre les deux protagonistes. En effet, si les deux corps déployés sont bien distincts dans Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha et Pacha (mort fin 1925), dans Ménagerie des frères Amar, le dompteur Mustapha, le dompteur ne fait qu’un avec la bête (il « disparaît » en elle, tout autant qu’elle est transformée par le numéro qui implique une sorte de contorsion pour elle) devenant une sorte de Minotaure, un être hybride un peu étrange, monstrueux, en tout cas fantastique. La notion de domination s’en trouve relativisée (il n’y a plus la dualité qu’elle suppose), transcendée par la naissance et la transfiguration. Une impression qui suggère que le spectacle repose sur les deux acteurs également nécessaires et indissociables, de dignité égale (ils sont tous deux nommés, reconnus).
On peut alors méditer sur le fait que Mustapha comme Pacha sont tous deux logés à la même enseigne : derrière les barreaux (privation de liberté réelle pour le lion, symbolique pour l’homme durant la durée du spectacle, où il dépend du fauve et de l’appréciation de la foule), exposés aux regards comme une bête curieuse et pour cela mise à distance (la cage protégeant le public).
Auteur : Alexandre SUMPF