La Russie en France (5 oeuvres)
© Photo RMN-Grand Palais - F. Raux
Titre : Combat sanglant et acharné livré le 11 mai.
Date représentée : 11 mai 1877
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 07-517567 / 53.86.913C
© Photo RMN-Grand Palais - F. Raux
Titre : Prise de la forteresse de d'Ardahan en Asie.
Date représentée : 17 mai 1877
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 07-517568 / 53.86.914C
« L’imagerie nouvelle » et les « actualités » ou le récit de la guerre russo-turque en images
Dans la seconde partie du XIXe siècle les planches lithographiques en couleur consacrées à toute sortes de sujets sont extrêmement nombreuses et largement diffusées en France et en Europe. Elles prennent le relai des anciennes illustrations, diffusant une iconographie et un imaginaire (au propre comme au figuré) d’un genre nouveau, façonnant les perceptions et les opinions de manière significative. Ce développement correspond à celui des maisons d’imprimerie et d’édition qui produisent ces images, et qui connaissent alors leur âge d’or. Parmi ces dernières, la célèbre entreprise Haguenthal située à Pont-à-Mousson, qui propose de nombreuses « séries », que ce soit à certains journaux ou directement à la vente en librairie. Tous les thèmes sont abordés, mais ce sont les armées et les guerres qui sont le plus souvent représentées.
Alors que le temps séparant la production de l’image et ce qu’elle montre se raccourcit toujours plus, ces lithographies endossent une nouvelle fonction, présentant de manière inédite une « actualité » (plus différée que dans les informations quotidiennes toutefois) en respectant son déroulé chronologique. Ainsi, Combat sanglant et acharné livré le 11 mai et Prise de la forteresse de d’Ardahan en Asie ont été réalisées peu après la guerre russo-turque de 1877-1878, qu’elles racontent en image, presque au jour le jour. Entre récit d’aventures et compte-rendu journalistique, elles constituent une part importante de la manière dont ces événements encore « lointains » sont suivis et compris en France.
Les combats aux premières loges
Combat sanglant et acharné livré le 11 mai et Prise de la forteresse de d’Ardahan en Asie sont deux lithographies anonymes datant de la période 1877-1880. Réalisées peu après les événements qu’elles décrivent, elles appartiennent à une série de plus de deux cents images, toutes consacrées à la guerre russo-turque. Ici, les deux planches qui se succèdent (en haut à droite les n° 39, 40) et qui correspondent donc à l’ordre chronologique des combats dont elles rendent compte (les 11 et 16 mai 1877 indiquent les textes).
Les deux documents sont structurés de manière identique, comme tous ceux de la série. En haut, un premier bandeau indique la nature de la série (« Russie – La Guerre – Turquie »). Puis vient, en gros caractères, le titre de l’épisode dont il est question, cerné de la mention « imagerie nouvelle » (Haguenthal le précise sur ses lithographies à partir des années 1870, date où la maison perfectionne encore la production chromolithographique) à gauche, du domaine auquel se rattache la série (ici « actualités », il existe aussi les mentions histoire ou géographie par exemple) et du numéro de la planche à droite. Sous l’image centrale qui occupe la page, un texte de trois ou quatre lignes disposées en deux colonnes, qui raconte l’événement. Paris, chez Joly Fils Aîné 20 rue Malher signale vraisemblablement l’établissement de librairie et d’imprimerie où les textes sont rédigés et imprimés sous la lithographie, et vraisemblablement lieu de vente des planches.
Les deux lithographies présentent les mêmes caractéristiques iconographiques : usage de couleurs pas trop vives (dominante de rouge, de bleu, de blanc et de marron) ; trait assez précis pour les personnages et leurs uniformes, plus schématique pour l’arrière plan et les paysages (voir les nuages et la fumée des canons) ; art assez sommaire de la perspective pour le second plan.
Dans Combat sanglant et acharné livré le 11 mai, l’image est entièrement « remplie », presque surchargée de soldats. Ceux en ligne, des deux armées qui se font face (second et arrière plan), et ceux qui, au premier plan combattent au canon, à cheval, en corps à corps. On note l’opposition entre l’ordre précédent le combat (lignes structurant la perspective, répartition claire, hommes rangés) et le désordre explosif du premier plan (fumée du canon) engendré par le contact : dans le combat « réel », les choses se confondent et se brouillent, les corps ne sont plus droits mais presque déjà disloqués.
Prise de la forteresse de d’Ardahan en Asie est plus simple dans sa composition et montre l’assaut de cavalerie, insistant sur les mouvements (celui, linéaire de la charge des Russes et ceux, plus désordonnée de la résistance et de la fuite des Turcs) opposés aux morts immobiles sur le sol. Ici aussi, les combats les plus vifs sont au premier plan, dans une perspective en triangle inversé où les deux armées sont séparées à l’arrière plan et se rejoignent devant les spectateurs.
Dans le feu de l’action : entre actualité, sensationnalisme et récit d’aventures
Combat sanglant et acharné livré le 11 mai et Prise de la forteresse de d’Ardahan en Asie montrent toutes deux des combats au premier plan, mettant directement le spectateur dans le feu de l’action (au propre et au figuré), aux premières loges. Avec un réalisme assez expressif (les visages tordus de douleur par exemple) sensationnaliste, elles détaillent assez précisément la fureur des passes d’armes, la mort et les corps en action. On comprend alors, que si l’actualité est bien rendue, la fonction informative se double de l’ambition d’ « intéresser » le spectateur avec les sensations fortes de la guerre et le plaisir de la regarder en sécurité. Les textes confirment ce parti pris, racontant les événements avec précision sur un rythme soutenu et haletant propre à captiver.
L’iconographie et le style narratif tiennent alors plus du récit d’aventures que de l’actualité : tout en la rendant « proche », tout en montrant son horreur, les lithographies font paradoxalement de la guerre un événement presque distrayant et par là distancié.
Une guerre dont les acteurs, les armes (à la fois traditionnelles et modernes) et les décors sont bien typés (uniformes et visages, minaret turc), tant par réalisme et pédagogie (ne pas confondre Turcs et Russes) que par un recours un peu flatteur aux ressorts que l’imaginaire des lecteurs associe aux deux pays et aux deux peuples.
Auteur : Alexandre SUMPF