La condition des femmes (3 oeuvres)
© Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais
Titre : L'Emprunt de la Paix.
Auteur : Henri LEBASQUE (1865-1937)
Lieu de Conservation : Musée de l'Armée (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 08-509597 / 93.157
© Musée d'Histoire contemporaine / Bibliothèque de documentation internationale contemporaine - Tous droits réservés
Titre : Journée nationale des mères de familles nombreuses.
Date de création : 1920
Date représentée : 9 mai 1920
Lieu de Conservation : Musée d'histoire contemporaine / BDIC (Paris) ; site web
Contact copyright : Hôtel des Invalides, 129 rue de Grenelle, 75007 Paris, Tél : 01.44.42.54.92 / Fax : 01.44.18.93.84 ; site web
© Musée d'Histoire contemporaine / Bibliothèque de documentation internationale contemporaine - Tous droits réservés
Titre : Injustice ! A salaire égal niveau de vie inégal.
Auteur : PIC
Lieu de Conservation : Musée d'histoire contemporaine / BDIC (Paris) ; site web
Contact copyright : Hôtel des Invalides, 129 rue de Grenelle, 75007 Paris, Tél : 01.44.42.54.92 / Fax : 01.44.18.93.84 ; site web
Une dépopulation aggravée par la guerre
Depuis que la France a achevé sa transition démographique, de manière précoce par rapport au reste de l’Europe, son faible accroissement naturel (0,4%) impose le recours à l’immigration comme force de travail et ne laisse pas d’inquiéter politiques et opinion publique. La défaite de 1870 contre la Prusse et l’objectif de Revanche ou l’expansion coloniale sur quatre continents nécessitent une nation vigoureuse. Au sortir de la Grande Dépression, le 22 août 1896, le docteur Jacques Bertillon fonde l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, qui milite activement pour remettre le pays sur le chemin de la natalité.
En 1900, la France ne compte que 39 millions d’habitants, loin derrière la Russie (160) ou l’Allemagne (56), talonnée par la Grande-Bretagne. La Grande Guerre, avec ses 1,4 million de morts français – dont 20% des hommes âgés de 17 à 24 ans – crée un déficit de naissances et de mariages lourd de conséquences. Au lendemain de la guerre, Henri Lebasque (1865-1937), « Fauve » qui a été peintre aux armées pendant la guerre, s’inspire du format désormais traditionnel des emprunts de guerre pour proposer une image de paix en pleine période de reconstruction. A la veille du second conflit mondial, l’illustrateur Pic réalise pour le compte de l’Alliance une affiche dénonçant le soutien insuffisant de l’Etat aux rares familles nombreuses. La France métropolitaine ne compte que 40 millions d’habitants, la menaçante Allemagne plus de 70 millions, plus jeunes.
La mère au centre des attentions
L’emprunt de la paix juxtapose deux mondes marqués l’un, au premier plan, par la tonalité verte rehaussée de rouge d’un espace végétal peuplé de figures féminines, l’autre, au second plan, par le blanc teinté de gris d’un espace minéral où travaillent des silhouettes masculines. Les éléments verticaux – arbre, immeuble, échafaudage, cheminées d’usines – se succèdent le long d’une diagonale qui s’élève faiblement vers la droite et font contrepoint à l’horizontalité de la terre, de l’eau, des animaux employés à l’agriculture et du nourrisson sur les genoux de sa mère. Le regard est attiré vers la femme qui allaite ce nouveau-né, assez charnelle, la tête penchée de façon apaisée et attentionnée, tandis que sa fille lit paisiblement.
L’affiche pour la Journée nationale des mères de familles nombreuses joue elle de la frontalité de la scène représentée et du cadre formé par trois unités de texte dont la police varie de taille. La mention capitale apparaît sous le titre : le haut patronage du Président de la République, garant des institutions, pour une opération de renaissance symbolisé par un fond très simple figurant un soleil orangé. Une mère, debout, drapée d’une robe qui ne trahit pas son origine sociale, tient à bout de bras son dernier-né ; les cinq autres enfants qui l’entourent, âgés d'un à six ans environ, concentrent eux aussi leur attention vers celui-ci et tendent les bras vers lui, dans une reprise de la tradition picturale chrétienne.
Plus didactique dans sa gestion de l’espace de l’affiche, Injustice ! A salaire égal niveau de vie inégal use exclusivement de majuscules et ne s’autorise que les trois couleurs primaires : jaune pour le cadre et le mur du décor, rouge pour les détails dénotant le confort de l’intérieur et pour souligner les mots clefs des slogans, bleu pour les personnages masculins et le discours démonstratif. Celui-ci s’appuie sur l’échelonnement des quatre saynètes le long d’une courbe descendante en rouge, qui dynamise des situations assez statiques. Le personnage du père, un employé, diminue et devient progressivement transparent ; de lustre, l’éclairage devient un simple plafonnier ; à mesure que les enfants envahissent l’espace et accaparent la, puis les deux femmes du foyer, la taille, la quantité et la qualité de la nourriture déclinent.
Cotiser pour l’avenir national
L’emprunt de la paix fait suite à la série d’emprunts lancés par le gouvernement tout au long du conflit, qui ont suscité de vastes campagnes par voie de presse et d’affiches. Il reprend notamment la partition en deux espaces sociaux distincts des sexes, appliquée ici à la reproduction (natalité) et à la reconstruction (activité). Le traitement graphique rappelle fortement le style des années 1910, faisant de la guerre une parenthèse à oublier. Or la démobilisation de millions d’hommes dont 600 000 invalides pose alors un grave problème économique. Les femmes sont repousséees hors de la sphère de production où, par la force des choses, elles étaient présentes en masse pendant la guerre.
Ce thème sous-jacent se trouve au cœur du discours affirmé par l’Alliance nationale contre la dépopulation (nom pris en 1922), reconnue d’utilité publique alors que le gouvernement institue un Conseil supérieur de la natalité et qu’une loi de 1920 condamne toute publicité pour l’avortement ou la contraception. Les différents arguments de la première journée en l’honneur des mères reprennent les poncifs de la mobilisation de guerre : honneur à ceux qui combattent (sur le front de la natalité), solidarité nationale, et victoire finale. La collecte du 9 mai 1920 rencontre un immense succès qui éclipse un temps la lutte des femmes pour l’égalité civique.
A la fin des années 1930, alors que le déclenchement de la guerre ne fait presque plus de doute, Pic s’inspire de l’imagerie didactique qui sollicite en permanence, à l’école, au travail et dans la rue, le raisonnement des Français. L’image ne joue sur aucune émotion, mais privilégie une rationalité qui s’appuie sur l’effet d’évidence, la comparaison point par point. La « vitalité française » est au plus bas, accuse-t-on, du fait de l’incurie officielle qui se contente de « compenser » quand il s’agit de planifier. Le combat pour la natalité, ici adressé aux fonctionnaires plutôt qu’aux ouvriers ou aux paysans, dépasse en effet l’enjeu social. Sans qu’il soit fait appel à la rhétorique de l’homme nouveau, on ne peut que songer qu’au même moment, une Allemagne nazie déjà plus peuplée (et armée) favorise une forte natalité.
Dans les trois images, la femme occupe un rôle traditionnel de mère de famille et de gardienne du foyer, l’économie nationale ou familiale dépendant intégralement de l’homme. Or les femmes expriment de nouvelles aspirations sociales en contradiction avec la répression morale et politique de l’émancipation féminine et le discours dominant des natalistes.
Auteur : Alexandre SUMPF