Les camps de concentration (3 oeuvres)
© Collection Centre Pompidou, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat
Titre : Détenu à Hinzert.
Auteur : Jean DALIGAULT (1899-1945)
Date de création : 1942
Dimensions : Hauteur 8.5 cm - Largeur 5.6 cm
Technique et autres indications : Papier journal, peinture à l'huile
Lieu de Conservation : Musée de la Résistance et de la Déportation (Besançon) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 07-521366 / AM1728D(10)
© Collection Centre Pompidou, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat
Titre : La fuite devant la matraque.
Auteur : Jean DALIGAULT (1899-1945)
Date de création : 1942
Dimensions : Hauteur 10.5 cm - Largeur 9 cm
Technique et autres indications : Huile sur papier, papier journal
Lieu de Conservation : Musée de la Résistance et de la Déportation (Besançon) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 07-521364 / AM1728D(8)
La Résistance, des armes au dessin
Né à Caen en 1899, Jean Daligault rentre dans les ordres en 1917 et est ordonné prêtre en 1924. Egalement peintre et graveur, il rejoint la Résistance dès 1940, opérant pour la branche caennaise du réseau Armée Volontaire. Arrêté le 31 août 1941, il est détenu à Fresnes, jugé puis transféré en 1942 au camp d’Hinzert, près de Trèves (Rhénanie-Palatinat), où il reste jusqu’en mars 1943. Après d’autres séjours dans diverses prisons allemandes, il est assassiné à Dachau le 28 avril 1945, la veille de la libération du camp.
Durant ses différents internements, il utilise tous les supports possibles (planches, journaux, pigments de peinture grattés sur les murs, etc.) pour peindre la vie des prisonniers et celle des bourreaux. Conservée par l’aumônier de la prison de Trèves, l’abbé Jonas, une part importante de son œuvre constitue un témoignage historique, artistique et humain exceptionnel. Parmi ces images, figurent les deux peintures Détenu à Hinzert et La fuite devant la matraque, toutes deux réalisées au camp d’Hinzert en 1942-1943.
Portraits de détenus
Exécutées sur du papier journal avec de la peinture à l’huile, Détenu à Hinzert et La fuite devant la matraque présentent certaines particularités dues aux conditions particulières de leur création. Utilisant le manque de couleur (en variété et quantité), la finesse et la teinte originale du support Daligault joue des ombres et des contrastes, suggérant le terne, l’effacement et le froissement qui caractérisent ces images.
Détenu à Hinzert est le portrait en buste d’un compagnon d’internement, reconnaissable à ses vêtements (veste et calot). Tout en lignes et arrête (voir le nez), le visage amaigri semble presque dessiner un triangle, dont la régularité est interrompue par les oreilles saillantes. Les yeux du détenu qui semble nous regarder avec intensité et dignité sont ici des ombres presque sans fond.
Plus allégorique et moins figuratif, La fuite devant la matraque représente le mouvement de course de plusieurs prisonniers. Sur la droite, on devine le gardien et sa matraque, poussant un groupe d’hommes à la fuite. A peine suggérés par quelques traits noirs, les formes des corps évoquent la maigreur (la matraque seule, en gros trait bien rempli, semble ainsi plus grosse que ces corps), la contorsion, la confusion (les bustes se fondent en une masse indistincte), la précipitation et la souffrance.
Détenus à Hinzert : des esquisses et des ombres
Détenu à Hinzert et La fuite devant la matraque dressent tout d’abord un témoignage sur la vie du camp. Les vêtements ou la maigreur du détenu, les épisodes de violence sont ainsi relatés. Mais ces peintures présentent aussi une forte valeur esthétique, spirituelle et symbolique : à travers la représentation des corps, elles interrogent l’âme, le néant, la mort, le mal et la survie. Enfin et comme dans d’autres cas, la création esthétique en captivité est aussi un moyen, pour l’auteur, de préserver des espaces de liberté individuelle et de sublimer sa condition.
Ainsi, La fuite devant la matraque où les corps en mouvement semblent presque devoir se décomposer, se briser se disloquer sous la violence et la fuite. La confusion des bustes donne ainsi l’impression d’une masse indistincte (un tas), où les âmes et les individus s’effacent. Cependant, au creux même de cet anéantissement, le mouvement de la course évoque encore la vie, tandis que la confusion des corps, se faisant aussi réunion, renverrait à la solidarité irréfléchie et instinctive d’un mouvement de survie.
Une individualité digne et entière, une âme qu’exprime à l’inverse Détenu à Hinzert. Ici, le regard du prisonnier évoque les ténèbres et la mort, plongeant le spectateur dans l’ombre de ses yeux. Cette expérience presque métaphysique de l’interrogation angoissée sur le néant se double de celle sur la cruauté et le mal (qui sont aussi dans ce noir sans fond) puisque le visage exprime aussi une certaine colère accusatrice.
Auteur : Alexandre SUMPF