Révolution et esclavage (5 oeuvres)
© Photo RMN-Grand Palais - G. Blot
Titre : Jean-Baptiste Belley, député de Saint Dominique à la Convention.
Auteur : Anne Louis GIRODET DE ROUCY TRIOSON (1767-1824)
Date de création : 1797
Date représentée : 1797
Dimensions : Hauteur 158 cm - Largeur 111 cm
Technique et autres indications : Huile sur toile.
Lieu de Conservation : Musée national du Château de Versailles (Versailles) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 04-002305 / MV 4616
© Centre historique des Archives nationales - Atelier de photographie
Titre : Déclaration d’âge et de mariage des représentants de Saint-Domingue à la Convention nationale.
Date de création : 1795
Date représentée : 1795
Dimensions : Hauteur 27 cm - Largeur 18.5 cm
Technique et autres indications : Déclaration en exécution des Articles 4 et 5 du décret du 5 fructidor an III/22 août 1795.
Manuscrit.
Lieu de Conservation : Centre historique des Archives nationales (Paris) ; site web
Contact copyright : CARAN - service de reprographie, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75141 Paris cedex 03 ; site web
Référence de l'image : C 352/1837/3/pièce 16
© Centre historique des Archives nationales - Atelier de photographie
Titre : Situation de fortune de Jean-Baptiste Belley, représentant de Saint-Domingue à la Convention nationale.
Date de création : 1795
Date représentée : 2 octobre 1795
Dimensions : Hauteur 27 cm - Largeur 18.5 cm
Technique et autres indications : Situation de fortune de Jean-Baptiste Belley, représentant de Saint-Domingue à la Convention nationale, en exécution des Articles 4 et 5 du décret du 5 fructidor an III/22 août 1795. Déclaration du 10 vendémiaire an IV/ 2 octobre 1795.
Lieu de Conservation : Centre historique des Archives nationales (Paris) ; site web
Contact copyright : CARAN - service de reprographie, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75141 Paris cedex 03 ; site web
Référence de l'image : C 353/1838/10/pièce 43
© Centre historique des Archives nationales - Atelier de photographie
Titre : Instructions secrètes données par Bonaparte pour l'expédition Leclerc à Saint-Domingue.
Date de création : 1801
Date représentée : 31 octobre 1801
Dimensions : Hauteur 31 cm - Largeur 20 cm
Technique et autres indications : Instructions au vice-amiral Decrès, ministre de la Marine et des colonies, à donner au général en chef capitaine général Leclerc.
Chapitre III Instructions politiques intérieures, relatives aux Noirs et à leur chef. Minutes. 9 brumaire an X/31 octobre 1801. Page 32.
Manuscrit.
Lieu de Conservation : Centre historique des Archives nationales (Paris) ; site web
Contact copyright : CARAN - service de reprographie, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75141 Paris cedex 03 ; site web
Référence de l'image : AF/IV/863/21 p.32
Un porte-parole efficace des hommes de couleur
A l’aube de la Révolution, Belley, ancien esclave à Saint-Domingue, affranchi grâce à son service dans l’armée pendant la guerre d’indépendance américaine, fait partie de la nouvelle classe des « libres de couleur », en développement dans les villes coloniales. Capitaine d'infanterie au moment des journées de juin 1793 au Cap-français, il combat du côté des commissaires civils contre les colons blancs et reçoit six blessures. Les élections organisées dans l’île, le 24 septembre 1793, l’envoient à Paris. L’arrivée à la Convention de ce premier député noir, accompagné de deux autres, Mills, un mulâtre et Dufaÿ, un blanc, fait sensation et incite l’Assemblée à décréter la première abolition de l’esclavage (16 pluviôse an II/ février 1794).
L’abolition officielle de l’esclavage n’a cependant pas désarmé les partisans des colons à Paris. Bien que reconnu citoyen à part entière de la République, le député noir doit lutter contre les insinuations racistes qui remettent sans cesse en cause son élection comme la loi d’abolition. Il se révèle un porte-parole actif des hommes de couleur, à la Convention puis au Conseil des Cinq-Cents, jusqu’en 1797.
Quand Gouly, député de l’Ile de France (Ile Maurice), réclame, après Thermidor, des lois particulières pour les colonies, Belley dénonce à l’assemblée le groupe de pression des colons, discours publié sous un titre à la saveur créole : « Le Bout d’oreille des colons ou le système de l’Hôtel Massiac mis à jour par Gouly ». Il réussit à faire maintenir le principe républicain d’égalité entre habitants des colonies et de la métropole, quelle que soit leur couleur. En revanche le décret d’abolition n’est pas envoyé à l’Ile de France. Après Belley, cette élite venue d’outre-mer qui avait su un temps défendre les droits des non-blancs sera laminée.
L’étrangeté du Noir
Le portrait de Jean-Baptiste Belley, en pied, sur fond de ciel bleu nuageux, devant le paysage de sa circonscription de Saint-Domingue, n’innove pas seulement par son esthétique somptueuse. Anne-Louis Girodet peint, en représentant officiel de la République, ce Noir en costume d’apparat dont le mandat vient de s’achever, alors même que les colons profitent de la réaction royaliste pour évincer tous les députés de couleur des assemblées du Directoire. A 50 ans, le visage sérieux, Belley est accoudé avec aisance au socle du buste de l’abbé Guillaume Raynal, sculpté par Espercieux. L’artiste fait de lui le vivant symbole de l’émancipation des Noirs annoncée par le philosophe.
La figure de ce Noir, exposée à Paris, en 1797 et en 1798, suscite une véritable fascination dans le public. L’artiste a placé de trois-quarts la tête, objet de la curiosité générale, à cette époque où l’on compare les caractéristiques morphologiques des blancs, des noirs et des singes. Rejetant en arrière des cheveux crépus déjà grisonnants, le visage osseux, au nez aplati, est éclairé par des yeux très vifs ; la mâchoire puissante ne présente aucun prognathisme.
Le contraste entre le costume, si extraordinairement raffiné qu’il évoque à lui seul la culture européenne, et le faciès sombre du modèle fait ressortir l’étrange différence de cet homme noir. Ce costume de député à la Convention, rappelle aussi que Belley a connu son heure de gloire lors de la première abolition de l’esclavage, en 1794. Les trois couleurs républicaines, qui ceignent la taille et le chapeau sont fondues dans des dégradés pastel et laissent tout le contraste chromatique au rapport entre le noir et le blanc. Les tonalités subtilement dégradées du visage noir de Belley ressortent contre le marbre blanc de la sculpture, comme sa longue main brune sur la culotte claire.
Déclarations de Belley à la Convention
L’adoption de la Constitution de l’An III suscite la déclaration par chaque député, de sa situation personnelle. De sa propre main, Belley révèle qu’il était né à l’île de Gorée au Sénégal, sans doute en 1747. Il a vécu 46 ans au Cap français et a donc été déporté à deux ans. Cette partie de Saint-Domingue est « territoire français » car la Constitution de l’An III divise les colonies en départements.
Belley déclare que sa fortune à Saint-Domingue consistait en « propriété pensante » ; l’expression qui désignait les esclaves que possédaient aussi bien les libres de couleur que les blancs est révélatrice des mentalités de l’époque.
Ses biens qui se réduisent, écrit-il, « à la garniture de ma chambre » ne lui permettaient pas de commander un portrait de cette ampleur, l’initiative de cette peinture revient donc probablement à Girodet.
Son mandat terminé, Belley obtient un grade de chef de brigade. Affecté à la gendarmerie de Saint-Domingue, il y retourne pour plusieurs missions à partir de 1798. En France, il exerce encore une présence influente à la Société des Amis des Noirs.
Les instructions secrètes de Bonaparte
Partisan de la fermeté face aux menées indépendantistes de Toussaint-Louverture à Saint-Domingue, Belley conseille l’intervention militaire à Bonaparte. Le Consulat le charge d’y réorganiser la gendarmerie nationale. Il prend part à l’expédition Leclerc de 1802 et débarque au Cap, le 11 février. Mais victime d’une arrestation arbitraire, dès le 12 avril 1802, il est déporté en Bretagne, à Belle-Ile-en-mer.
Son sort n’est pas ébruité ; il était scellé avant son embarquement par ces instructions secrètes élaborées sous les ordres directs du Premier Consul, dès le 31 octobre 1801, et remises au chef de l’expédition, le général Leclerc, beau-frère de Bonaparte. L’une d’elle concerne directement Belley sans le nommer : « On réorganisera la gendarmerie. Ne pas souffrir qu'aucun Noir ayant eu le grade au-dessus de capitaine reste dans l'île ». Le document, précis en matière militaire, se révèle très ambigu sur le statut des Noirs. En contradiction avec le maintien solennel de la liberté au début du chapitre, un pragmatisme indifférent aux principes doit succéder à la reconquête de l’île: » Quelque chose qu’il arrive, on croit que dans la troisième époque on doit désarmer tous les Nègres, de quelque parti qu’ils soient et les remettre à la culture ». Le rétablissement de l’esclavage se profile.
Girodet livre de Belley une image magistrale et symbolique, à une époque où l’homme noir fascine par son étrangeté et suscite des inquiétudes politiques et économiques pour l’avenir. Mais la personnalité de Belley garde son mystère.
Les instructions données par Bonaparte entraînent la fin dans le secret, à la forteresse de Belle-Ile, le 6 août 1805, de ce militaire, fervent républicain, trahi par l’arbitraire d’un autre soldat, à l’étoile montante.
Auteur : Luce-Marie ALBIGÈS