Les soldats et la vie quotidienne dans les tranchées (11 oeuvres)
© Ministère de la Culture / Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Paul Castelnau
Titre : Tranchée de première ligne : groupe de poilus devant l’entrée d'un abri, Hirtzbach, 16 juin 1916.
Auteur : Paul CASTELNAU (1880-1944)
Date de création : 1916
Date représentée : 16 juin 1916
Technique et autres indications : Autochrome
Lieu de Conservation : Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 07-534201 / CA000500
© Ministère de la Culture / Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Paul Castelnau
Titre : Tranchée de première ligne : observateur, Hirtzbach, 16 juin 1916.
Auteur : Paul CASTELNAU (1880-1944)
Date de création : 1916
Date représentée : 16 juin 1916
Technique et autres indications : Autochrome
Lieu de Conservation : Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 07-534202 / CA000501
© Ministère de la Culture / Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Paul Castelnau
Titre : Tranchée de première ligne : poste d’observation, Hirtzbach, 16 juin 1916.
Auteur : Paul CASTELNAU (1880-1944)
Date de création : 1916
Date représentée : 16 juin 1916
Technique et autres indications : Autochrome
Lieu de Conservation : Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 08-518076 / CA000503
L’Alsace pour objectif
La guerre européenne qui semblait à tous inévitable ne devait durer que quelques semaines, le temps de régler une bonne fois pour toutes le sort de l’ennemi. En accord avec le Plan XVII, les troupes françaises pénètrent dans le Sundgau (Alsace du Sud) annexé en 1871 par le Reich allemand. Parvenus à Hirtzbach le 7 août 1914, ils sont repoussés et dès lors, la ligne de front s’établit ici à quelques centaines de mètres du centre du village, où les Allemands cantonnent. De la Mer du Nord à la Suisse, trois armées se font face et commencent à consolider leurs positions en creusant des tranchées. La guerre de mouvement cède le pas à la guerre d’usure : on s’installe dans une longue bataille ininterrompue, rythmée par l’attente et l’observation de l’ennemi plus encore que par les offensives.
Même si c’était le cinéma qui incarnait la véritable nouveauté dans la documentation du réel de la guerre, la photographie a joué un rôle majeur dans la stratégie militaire (repérages) et dans la mobilisation culturelle des soldats du front ou des civils de l’arrière. D’abord versé au service géographique de l’Armée en sa qualité d’universitaire, Paul Castelnau (1880-1944) est ensuite associé à Ferdinand Cuville à la Section photographique (SCA, créée en 1915). Là, il couvre pendant deux ans l’ensemble des fronts en France, puis au Proche-Orient en 1918. Il utilise pour ces images le procédé autochrome breveté par les frères Lumière en 1903 et commercialisé en 1907, qui nécessite un certain temps de pose, contrairement aux appareils portatifs à pellicule noir et blanc que de nombreux soldats utilisent dans les tranchées, en dépit des interdictions.
Les tranchées dans l’objectif
Les quatorze hommes immortalisés par Paul Castelnau devant leur abri offrent un cliché de groupe typique, par le rendu de la cohésion collective et l’individuation de chacun des combattants. Ainsi, le photographe a pris soin de placer au centre de la composition les hommes, encadrés par une nature transformée pour les besoins de la guerre ; et au beau milieu d’eux, le seul soldat noir africain. Ce dernier porte non pas l’uniforme des troupes de marine coloniales, kaki (généralisé au printemps 1918), mais l’habit bleu horizon de ses camarades de combat, qui se confond presque avec le bleu pâle du ciel d’été. On peut aussi observer avec précision l’aspect technique de la structure d’une tranchée étroite, qui aboutit ici en cul-de-sac à un abri signalé par sa pancarte et étayé par de grosses poutres. L’été rend pour l’instant inutile le clayonnage du sentier, mais justifie le réseau de planches qui empêchent les mottes sèches de s’ébouler.
Sur la photographie représentant un observateur « en action », les herbes folles croissent malgré les bombardements et le rare bois apparent est soit tordu par les projectiles, soit utilisé pour contenir la terre, friable ou liquide, rempart solide et menace d’ensevelissement. Le cliché met cette fois-ci en scène un homme occupé à faire la guerre – à observer l’ennemi, si proche et indélogeable. L’inclinaison de son corps, le menton relevé, la tension de la jambe indiquent à la fois l’effort de concentration de son attention, la volonté de se porter vers l’avant, la discipline au poste.
Le troisième autochrome dévoile une autre facette de la même bataille silencieuse, en capturant de loin et de dos des soldats plus naturellement sur le qui-vive que le précédent. S’ils ont laissé au repos leur fusil, c’est parce qu’ils ne posent pas mais sont en train de guetter un au-delà de la tranchée que le photographe n’est pas en mesure de saisir. A proximité d’une futaie protectrice, dont les racines emmêlées ont gêné le creusement de l’abri, le barrage contre l’ennemi apparaît dans toute son ampleur : l’arbre abattu par un obus, les barbelés nettement visibles, la tôle ondulée et les sacs de sable entassés témoignent de l’accumulation d’éléments disparates au fil du temps, figé sur cette partie du front Ouest.
Une guerre d’observation
Les six clichés pris par Castelnau à Hirtzbach se donnent pour objectif de saisir la partie la plus dangereuse du front ; il s’autorise même dans un autre autochrome la capture de la plaine où poussent herbe et fils barbelés qui sert de no man’s land sur ce point du front. Le bois qui apparaît sur le troisième autochrome dans toutes ses couleurs ne sert pas seulement aux jeux de lumière qu’affectionne Castelnau. D’orientation nord-ouest/sud-est, cette forêt protège le second rang de villages alsaciens quand on pénètre par la Franche-Comté.
Les tranchées, véritables symboles de ce conflit, consistent au départ en de simples boyaux à hauteur d’homme. Puis l’étayage par des madriers de tranchées plus profondes, le creusement de casemates, l’utilisation du béton, l’établissement d’un système hiérarchisé de tranchées au rôle différent, les réseaux de barbelés en avant rendent toute percée quasiment impossible. La représentation traditionnelle de la tranchée est quasiment inséparable de la boue, pire ennemie du soldat ; mais c’est ici l’été, la boue est redevenue poussière. La mission de Castelnau en France s’est d’ailleurs concentrée pendant les étés 1916 et 1917, afin de bénéficier d’une lumière suffisante pour que le long processus de l’autochrome fasse son œuvre. Si les abris des premier et troisième clichés semblent peu profonds et la tranchée peu importante, c’est que nous sommes en première ligne, au cœur d’une tranchée d’observation, bien moins consolidée que les tranchées de défense situées quelques mètres en arrière.
Le photographe a voulu donner à voir la manière dont les poilus veillent pour la défense d’une (maigre) portion de sol national reconquis. Il a fait poser l’escouade à son poste ce jour-là, immortalisant ensemble et sans hiérarchie visible les « copains », regard direct vers l’objectif. Il a aussi photographié une action de guerre (la garde) et fait mimer l’effort de guet. Cette guerre peu spectaculaire était aussi le quotidien, parfois paisible, souvent inquiet, quelquefois mortel des postes d’observations en première ligne. Mais les couleurs rassurantes de l’été, les sourires figés par la durée de pose de la technique autochrome, le calme surprenant, minent l’effort d’authenticité de clichés de propagande se faisant passer pour de l’information documentaire.
Auteur : Alexandre SUMPF