© Photo RMN - Droits réservés
Titre : Dockers sur un port breton.
Auteur : Constant PUYO (1857-1933)
Dimensions : Hauteur 6 cm - Largeur 10.8 cm
Technique et autres indications : Tirage sur papier albuminé.
Lieu de Conservation : Musée d'Orsay (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 10 rue de l'Abbaye. 75006 Paris. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 90-001541-01 / Pho1988-1-38
Le pictorialisme : quand la photographie se fait art
Depuis les années 1870, les progrès techniques permettent l'élaboration d'un matériel photographique de plus en plus simple à utiliser. Les nouveaux appareils de petit format instantanés (comme le Kodak créé par George Eastman en 1888) mettent ainsi la pratique photographique à la portée d'un public d'amateurs de plus en plus large, entraînant la multiplication et une certaine standardisation des images.
Pendant près de vingt-cinq ans (de 1885 à 1910 environ) différents photographes tentent de réagir à ce qu'ils considèrent comme une banalisation de leur pratique. Britanniques puis français, comme Demachy (membre fondateur du Photo-Club de Paris en 1888) Puyo et Fréchon, théorisent et animent le courant pictorialiste. De l'expression anglaise pictorial photography dans laquelle pictorial est un dérivé du mot picture (qui peut signifier « peinture » mais dont le sens correct est « image ») le mouvement international milite pour une photographie créatrice qui affirme sa valeur artistique et tente de développer son esthétique propre, toutes deux fondées sur le rôle essentiel du photographe et la prééminence de l'image sur le réel photographié. A l'opposé de la photographie documentaire contemporaine, ces artistes privilégient l'intervention humaine dans la prise de vue et la production technique des images, inaugurant par là de nombreuses manipulations en chambre noire. Ainsi, la photographie n'est-elle pas simplement l'enregistrement et la copie « objective » du réel, mais plutôt sa « transcription ». De même, si elle présente volontairement un aspect pictural dans la composition et la texture de l'image, la photographie n'imite ni ne rivalise avec la peinture.
Sur les quais
La luminosité identique sur les trois clichés montre qu'ils ont manifestement étés pris en différents endroits du port au même moment, à peu de temps d'intervalle. Chantier naval à La Rochelle est pris à partir du quai d'un canal servant à la réparation des bateaux. Si la mer dessine discrètement l'horizon à l'arrière plan, l'espace reste assez clos : le regard s'arrête plutôt sur les deux grues, visibles à droite au second plan sur le quai d'en face. Elles servent à transporter des matériaux ou des marchandises ainsi qu'à soulever les navires. A leur gauche pour le spectateur, des tas de terre ou de sable dessinent une sombre et modeste crête « montagneuse » inhabituelle en ces lieux marins. Amarré le long de ce quai, un bi-mât portant pavillon français rappelle que ce paysage industriel est un chantier naval. Au premier plan, deux mécanismes de poulies métalliques, qui servent à hisser les grands seaux avec des chaînes.
Ouvrier sur un quai, chantier naval à La Rochelle montre trois ouvriers au travail au pied d'une grue, dont on aperçoit ici plus précisément la base et son mécanisme (sur la droite pour le spectateur). En hauteur, un homme actionne la roue qui ouvre le déversoir d'un grand conteneur en métal, libérant une partie de la terre qu'il contient dans une série de bennes. Celles-ci sont posées sur des rails et tirées en wagons par la petite locomotive dont la structure (chaudière à charbon et cheminée à vapeur) est bien visible. Le machiniste, visible de dos, attend de repartir et regarde la manœuvre. Le troisième ouvrier assure que les bennes ne basculent pas quand elles reçoivent leur versement utilisant un bâton comme cale, et s'aidant d'un autre à la main.
La photographie Ouvriers portant des paniers sur un chantier naval, port de La Rochelle nous place sous les grues et suit une ligne perspective le long des rails. Si ce choix de prise de vue crée une certaine profondeur de champ, l'espace semble cependant rempli et animé. A droite, un bateau est en lévitation au dessus d'un canal. Au centre, des chevaux attendent de tirer un chargement pendant que deux ouvriers portent des paniers d'osier, qu'ils ont rempli de terre ou de sable (visibles à notre droite), à l'aide de pelles laissées sur le sol. Un homme qui semble porter une sorte d’« uniforme » (à la différence des autres ouvriers) contrôle ou surveille le travail. L'irruption d'un travailleur dans le champ au premier plan semble imprévue (il est flou) et confirme que le cliché a été pris sur le vif, au milieu d'une activité multiple qu'il veut suggérer.
Le travail est beau
Puyo parvient ici magnifier le mouvement, jouant du contraste avec l'immobilité. Mieux, il pluralise l'effort des dockers en mettant en évidence les différents gestes et positions qu'ils adoptent. Le travail et l'effort sont alors réévalués, centre spectaculaire des regards mis en abîme (ceux des personnages de la photographie et ceux des spectateurs).
Une certaine modernité s'exprime alors, conforme aux ambitions pictorialistes de « peindre » la vie de l'époque. Si l'activité des dockers ne présente pas en elle-même d'éléments très nouveaux – ils emploient des moyens traditionnels, que sont la corde et la force physique, si rien n'évoque les progrès techniques du temps – les bateaux et la machine tirée sont de ce point de vue anodins, c'est bien dans le choix et le traitement du sujet qu'une telle modernité se manifeste. En effet, la représentation d'un travail de force et des humbles ouvriers qui l'effectuent reste assez rare à la fin du XIXe siècle. Surtout, Puyo est ici fidèle à sa volonté faire de la photographie un art du Beau : ce sont bien la prise de vue et les effets créatifs du photographe qui stylisent et esthétisent cet effort, dans une référence intéressante à de nombreuses toiles montrant des marins aux prises avec des cordes, dans des positions parfois similaires. La « photographie artistique » est ainsi avant tout un « art de la photographie » où la facture (image très stable), la matière et le corps de l'image peuvent transfigurer un réel sur lequel elle est prioritaire: le cliché découvre et réinvente le monde, loin de l'enregistrer. Le travail ouvrier est ainsi interprété (ici comme Beau) par l'artiste au moyen de son art.
Auteur : Alexandre SUMPF
Site réalisé à l'initiative de :