© Photo RMN-Grand Palais - H. Lewandowski
Titre : Les Joueurs de cartes.
Auteur : Paul CEZANNE (1839-1906)
Dimensions : Hauteur 47.5 cm - Largeur 57 cm
Technique et autres indications : Huile sur toile.
Vers 1890-1895.
Lieu de Conservation : Musée d'Orsay (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 03-014337 / RF1969
Le café, cœur de société
Durant tout le XIXe siècle, le café, sous des appellations très diverses (cabaret, marchand de vin, mastroquet), rassemble toutes les catégories sociales, tous les corps de métier. A partir de la loi très libérale du 17 juillet 1880, le flux de la marée cabaretière monte inexorablement : 349 000 débits de boissons aux premiers temps de la troisième République, 418 000 au début des années 1890, soit un débit pour 92 habitants, hommes, femmes, enfants compris. Lieu de lumière, de chaleur et de rencontre, le café est devenu un carrefour social obligé. Entre les murs, « on » parle, « on » joue, « on » boit, « on » fume, dans l’anonymat et dans la sociabilité.
Scène de la vie rurale
Cézanne installe deux hommes devant une table rectangulaire. Le café, sans qu’il soit possible de l’identifier, paraît des plus modestes : table de bois recouverte d’une nappe courte, chaises ordinaires, simple bouteille de vin. Seule une glace murale donne de l’éclat au décor. Cézanne prend pour modèles des paysans du Jas de Bouffan, sa propriété proche d’Aix-en-Provence. Les deux hommes, endimanchés, n’ont pas quitté leur chapeau. Ils paraissent figés et concentrés sur leur jeu. La pipe en terre de l’un d’eux n’apparaît que comme un prolongement du visage. Le peintre semble s’intéresser beaucoup plus à la composition de son tableau qu’aux figures. Les personnages attablés sont mis en scène selon une structure pyramidale ; les bras repliés forment des angles aigus au dessus de la table horizontale. Même les visages sont angulaires et les chapeaux cylindriques. Mais, pour leur donner le moins possible d’expressivité, le peintre leur impose l’immobilité et ne pense qu’à mettre en valeur la couleur. Il écrit alors : « le dessin et la couleur ne sont point distincts. Au fur et à mesure que l’on peint, on dessine. Plus la couleur s’harmonise, plus le dessin se précise ». Il renonce même à orner la bouche d’un joueur d’une cigarette qui aurait pu donner de l’intériorité à l’homme : un croquis préparatoire à la mine de plomb d’un tel visage se trouve aujourd’hui au Musée Boymans de Rotterdam. En somme, l’homme est envisagé comme le paysage ; seul importe le volume. « Quand, enfin, l’homme est en vue, il l’envisage comme le paysage, isolément en lui-même. Portraits, figures de buveurs, joueurs de cartes (…). De nouveau, le volume, rien que le volume qui est intimement mêlé à la chair, aux nerfs, au sang, est substance lui-même. C’est par la forme seule que Cézanne prétend l’exprimer », écrit l’un des premiers critiques du peintre, le poète Ramuz.
Belle Époque
Inspiré par le thème des joueurs de cartes cher au XVIIe siècle (cf Le tricheur de Georges de La Tour), Cézanne quitte là ses paysages (L’Estaque, vue du golfe de Marseille en 1878, Les bords de la Marne en 1888) et ses natures mortes (Nature morte au rideau en 1899) pour s’adonner à la scène de genre. La Belle Époque commence par ce tableau. Elle veut montrer les premiers loisirs ouvriers. Loin du travail, Les joueurs de cartes figurent un compagnonnage de détente et d’entente autour d’une consommation à base de jeu et de boisson. Insouciance et quiétude sont distillées en toute discrétion.
Auteur : Didier NOURRISSON