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Papier à cigarettes Le Nil

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Tous disent que je ne fume que le Nil.

© Photo RMN-Grand Palais - J.-G. Berizzi

Agrandissement - Zoom

Titre : Tous disent que je ne fume que le Nil.

Dimensions : Hauteur 193 cm - Largeur 121 cm
Technique et autres indications : Lithographie coloriée.
D'après Albert Guillaume (1873-1942).
Vers 1910.
Lieu de Conservation : MuCEM (Marseille) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 05-513791 / 61254F

  Contexte historique

Naissance de la fabrication du papier à cigarettes

La cigarette, comme modèle réduit du cigare présent en France dès l’époque napoléonienne, commence sa carrière sous la Restauration. Les écrivains George Sand, Balzac, ou Mérimée, les artistes comme Gavarni ou Daumier, dressent le portrait de l’homme à la cigarette dès les années 1830. Les premières cigarettes sont enroulées dans du papier fin d’origine espagnole dit justement « papelito ». Les premiers papiers à cigarettes sont apparus dans la région de Perpignan, les Pyrénées centrales et la région de Toulouse, une dizaine d’années plus tard. En 1845, un ancien boulanger, Jean Bardou, dépose un brevet d’invention et crée sa marque J.B., qui deviendra le papier JOB. Son frère Joseph crée lui aussi un atelier de façonnage de papiers à cigarettes en 1849, avec les marques « Papier Bardou », et la signature « JH Bardou ».

Les travaux de percement du canal entre Port Saïd et Suez et l’inauguration en 1869 mettent l’Égypte à l’honneur et encouragent une véritable égyptomanie en France. Sphinx, pyramides et palmiers envahissent les tableaux et les affiches. Dès les années 1870, une partie de la production de Joseph Bardou est expédiée au Moyen Orient, particulièrement en Égypte, pour envelopper le tabac à la mode, dit « tabac levantin ». D’où l’idée de donner le nom de « Le Nil » à une des marques de papier. En 1885, le fils de Joseph Bardou, Eugène, fonde une société en commandite avec un associé, Adolphe Lacroix, et transfère l’activité de fabrication sur le site d’Angoulême (usine du Petit Montbron, puis de Saint-Cybard). Au XXe siècle, Angoulême sera la capitale du papier à cigarettes en France.

Fille de la révolution industrielle, la cigarette se développe avec la publicité. Après avoir commencé par de la réclame,- et plutôt timidement -, le fabricant de cigarettes, l’État, et surtout les industriels privés du papier à cigarettes sont passés à l’illustration publicitaire à l’image des Américains au début du XXe siècle : Job, Sabin, Bloch-Suez, Fruneau, Zig-Zag rivalisent d’ingéniosité graphique pour attirer la clientèle. Chez Eugène Bardou, on embauche les meilleurs crayons : Mucha, Tamagno, Stall, bientôt Cappiello qui immortalisera son éléphant en 1912. Ici, c’est Albert Guillaume qui donne le ton.

  Analyse de l'image

Une société fumeuse

Le dessinateur Albert Guillaume (1873-1942) s’est déjà illustré par ses dessins satiriques (apéritif Robur au quinquina, eau de Vichy Saint-Yorre). Il suggère ici l’unanimité de la pratique de fume. Il s’agit d’un usage national, qui concerne aussi bien le curé que le militaire, le bourgeois que l’ouvrier. De fait, depuis les années 1880, la consommation tabagique s’envole. Essentiellement sous forme de cigarettes : aux trois milliards de cigarettes « toutes faites » fumées en 1909,- date approximative du dessin -, il faudrait ajouter quelque trente milliards de « cousues mains », c’est-à-dire fabriquées entre les doigts même du fumeur et non manufacturées dans les usines de l’État. Chaque Français fumerait alors 25 cigarettes par an, chiffre à multiplier par dix avec les « cousues mains ». La manière même de tenir la cigarette aux lèvres selon Guillaume suggère une grande intimité entre l’homme et son produit de prédilection, ainsi qu’une satisfaction confortable et même arrogante. Elle accentue aussi une forme de « distinction » de classe : voyez le porte-cigarette bourgeois face au mégot prolétaire.

  Interprétation

Interprétation

Albert Guillaume, qui travaille pour de nombreux journaux illustrés (Gil Blas, Le rire, l’assiette au beurre, la vie parisienne,…) et dessine avec humour sur des textes de Courteline ou Alphonse Allais, offre ici une image idéalisée des conditions sociales, sans trop de hiérarchie et dont l’harmonie assure la création des lignes de fumée Le Nil. En haut et en bas de l’échelle, les bourgeois au haut de forme côtoient le gradé, l’aspirant, l’abbé, et même l’ouvrier, caractérisé par sa casquette et sa fume « prolétarienne », tous deux situés au centre. L’idée d’une trêve dans la lutte des classes se dégage immédiatement dans ce nuage de fumée, à l’image de la fameuse affiche de Steinlein parue quelques années auparavant et qui procédait à l’échange du feu entre un bourgeois et un ouvrier (Scènes impressionnistes, Mothu et Doria). La querelle Église-État semble lointaine, ainsi que la remise en cause de l’armée dans le cadre de l’affaire Dreyfus. La fume assurerait-elle la paix sociale ?

Auteur : Didier NOURRISSON


Bibliographie

  • Thierry LEFEBVRE, Didier NOURRISSON, Myriam TSIKOUNAS, Quand les psychotropes font leur pub. Cent trente ans de promotion des alcools, tabacs, médicaments, Paris, Editions du Nouveau Monde, 2010.
  • Dominique LEJEUNE, La France de la Belle Époque.1896-1914, Paris, Armand Colin, 1991.
  • Didier NOURRISSON, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, Paris, Payot, 2010.
  • Denis PEAUCELLE, « La publicité à l’égyptienne », Fumées du Nil, revue du Musée du papier à cigarettes, Angoulême, n°5, 1998.
  • Denis PEAUCELLE, Les plus belles images du papier à rouler, Paris, Pariamgine, 2009.
  • Annie PEREZ, « Le tabac s’affiche », Flammes et fumées, revue de la Seita, n°81.

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