Tourisme à la fin du XIXe (4 oeuvres)
© Photo RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
Titre : Deux femmes passant devant un étalage de fleurs au marché.
Auteur : Charles Augustin LHERMITTE (1881-1945)
Date de création : 1912
Dimensions : Hauteur 83 cm - Largeur 110 cm
Technique et autres indications : Epreuve sur papier aristotype
Album de photographies de Charles Lhermitte n°4, Vol.4, folio 2, ph.6 Lhermitte réalisa pour cet album de nombreuses vues de paysages, de villes, de personnages au travail... en France et en Italie
Lieu de Conservation : Musée d'Orsay (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 06-521699 / PHO1988-19-14
Une ville touristique et industrielle.
Au début du XXe siècle, Grasse est une destination touristique prisée, même si elle est moins connue que ses voisines de la Côte d’Azur, Cannes ou Nice. Au tournant du siècle, quelques hôtels de luxe sont construits, ainsi que de vastes propriétés privées aux parcs somptueux, comme la villa Fiorentina ou celle du Vicomte de Noailles, possédant un jardin méditerranéen célèbre pour ses plantes rares. A ce titre, elle attire des touristes très aisés qui y résident, et, de plus en plus, des visiteurs occasionnels plus modestes, adeptes des fleurs, du climat, du cadre de vie et des senteurs de la Provence orientale.
Réputée pour ses paysages et sa flore, Grasse a aussi un passé industriel (la tannerie) et elle connaît un véritable essor à la fin du XIXe siècle, où elle devient la capitale des parfums. Si de grandes usines y sont érigées hors du centre, cette activité porteuse d’une connotation positive est pourtant loin de nuire à la vocation touristique de la « ville aux fleurs ».
C’est d’ailleurs cette image d’une cité provençale agréable (plutôt que celle d’un centre industriel) que choisit de montrer Charles Lhermitte en 1912, lorsqu’il photographie Deux femmes passant devant un étalage de fleurs au marché, Grasse. Une représentation pittoresque, qui nous renseigne sur la réalité de cette ville tout en rappelant certains des « signes » qui en font une destination relativement courue à l’époque.
Scène de marché
Auteur de très nombreux clichés des villes et villages de la province française, Charles Lhermitte (1841-1945) s’inscrit dans une veine naturaliste de la photographie documentaire qui, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, entend immortaliser un mode de vie traditionnel et authentique. Si les sujets qu’il choisit sont classiques et même parfois nostalgiques ou passéistes, il utilise des procédés techniques de développement modernes, parfois inspirés du pictorialisme. Ainsi, la série d’une dizaine de clichés consacrés à la ville de Grasse qu’il a réalisée en 1912 et dont est extraite Deux femmes passant devant un étalage de fleurs au marché, Grasse, est-elle tirée sur du papier aristotype (émulsions au gélatino-chlorure d'argent) très récente, donnant à l’image une finesse et une netteté rehaussée par une ambiance chaude et lumineuse qui baigne tous les détails.
Placé tout proche et « à l’intérieur » même de la scène qu’il représente, l’auteur choisit une prise de vue intime du marché de Grasse. Les étales sont disposés des deux côtés d’une allée sableuse bordée d’arbres qui se trouve vraisemblablement au centre de la vieille ville, les commerces (coiffeur, hôtel) et les bâtiments visibles sur la gauche laissant en effet penser qu’il s’agit là d’une artère à la fois ancienne, commerçante et animée.
Parmi les vendeuses qui s’occupent de leur marchandises ou les clients qui parcourent l’allée, le photographe s’est arrêté sur deux femmes assez bien vêtues (robes, chapeaux, ombrelles qui contrastent avec la simplicité des habits paysans des vendeuses) en train de dépasser un étalage de fleurs disposées en bouquets entourés de papier blanc.
La ville aux fleurs
Utilisant parfaitement la technique photographique qu’il a choisie, Lhermitte parvient à donner une atmosphère traditionnelle à sa représentation. Loin de la moderniser, la précision et le jeu de lumière semblent au contraire renforcer le pittoresque d’une scène quotidienne presque intemporelle. Ainsi, on retrouve tous les éléments significatifs d’une petite ville du sud-est (soleil, allée, bâtiments, platanes, paysans de la région), de son cadre et de son mode de vie (le marché) et plus particulièrement ceux de Grasse : les fleurs. Ces dernières sont en effet centrales, dont les couleurs ressortent du fait de l’exposition au soleil. Disposées en trois rangées de bouquets tout justes préparés par une vieille dame (qui les prends dans la grande corbeille, les assemble et les enroule de papier), elles semblent aussi importantes que les deux femmes (qui les ignorent d’ailleurs) se dirigeant vers le spectateur.
Sans prendre en compte la réalité industrielle de la ville, Lhermitte choisit donc de mettre en avant son aspect « typique », à travers une scène volontairement anodine. Autant de marqueurs et de signes visibles sur Deux femmes passant devant un étalage de fleurs au marché, Grasse, et qui expliquent pourquoi Grasse peut constituer, en 1912, une destination à la fois appréciée et relativement discrète. Loin des baignades ou des casinos, la ville aux fleurs n’offre en effet aux visiteurs que la tranquillité et la quotidienneté authentiques d’une bourgade provençale ici presque revendiquées.
Auteur : Alexandre SUMPF