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Femme en prise

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Le Bon tabac.

© Photo RMN-Grand Palais - F. Vizzavona

Agrandissement - Zoom

Titre : Le Bon tabac.

Auteur : Pierre Louis Joseph CONINCK (1828-1910)
Technique et autres indications : Négatif monochrome sur support verre, peinture
Exposé au Salon des Artistes Français de 1910
Lieu de Conservation : Agence photographique Rmn, fonds Druet-Vizzavona (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 97-024808 / VZC7542

  Contexte historique

Une société enfumée

Une peinture transformée en photographie répond peut-être à une opération de vulgarisation de l’œuvre d’art : la toile sort ainsi de son cadre et part à la rencontre d’un large public. Ici un tableau de Pierre de Coninck (1880) est photographié en noir et blanc par François Vizzanova et exposé au Salon des artistes français en 1910.

Il témoigne surtout de la banalisation d’un comportement : les femmes ont désormais libre accès à la consommation tabagique. Du moins dans la forme traditionnelle qu’avait amorcée Catherine de Médicis en son temps : la prise. Depuis le XVIe siècle et son apparition sur les côtes atlantiques, le tabac est effet « pétuné », c’est-à-dire pris en s’en farcissant le nez. L’usage indique même la condition sociale de son utilisateur et les gens de condition au grand siècle ont défini la manière et le style de la prise. Après la Révolution, l’usage du tabac s’est démocratisé. Mais c’est le tabac chaud qui joue la vedette. Le tabac de pipe, les cigares, et, depuis les années 1850, les cigarettes, brûlent le corps social. Entre 1870 et 1910, la consommation des cigarettes est multipliée par trente.

La prise est encore présente. Et ce sont les femmes, même de modeste condition, qui la pratiquent. La fume n’est guère en effet admise dans la gent féminine : elle signale les excentriques dans la bonne société et les prostituées dans le peuple. En revanche, la prise fait « bon genre » et ne représente pas une atteinte à la féminité. De six millions de kilos sous le premier Empire, la poudre à priser a atteint près de huit millions sous le second Empire, soit le quart du tabac consommé. Il en vient d’Espagne, parfumé, et aussi de Virginie, amalgamé à des récoltes du Lot, du Nord et du Pas-de-Calais. Les manufactures de l’État de Pantin, Morlaix, Dijon, Châteauroux produisent la meilleure poudre du monde. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la consommation de tabac connaît une première apogée.

  Analyse de l'image

La femme qui prise

Le peintre nordiste Pierre-Louis de Coninck, né et mort à Méteren (1828-1910), a fait une carrière modeste, malgré son grand prix de Rome de 1859. Après des études à l’école de peinture d’Ypres, puis de Lille, il est reçu à l’école des Beaux-Arts de Paris. On lui reconnaît un certain talent à portraiturer femmes et jeunes filles (Ballerine au repos, la petite charmeuse, la fillette aux fraises, la jeune violoniste…).

Ici, le tableau montre une veille femme en train de porter quelques grammes de poudre tirés de sa tabatière jusqu’à son nez afin de « pétuner » comme on ne dit plus depuis le grand Siècle. La tabatière de forme ovale, qu’elle tient encore dans sa main gauche, est constituée de deux pièces, peut-être en corne, articulées par une charnière. Il s’agit d’une tabatière visiblement très simple comme on en faisait depuis le XVIIe siècle. Le thème du tableau rappelle ces belles dames de Boilly qui, dans les années 1820, se farcissaient le nez et disaient avec emphase « ah, qu’il est bon ! » Mais là, en cette fin de siècle, point de beauté ni d’élégante extravagance. Les habits simples, la coiffe traditionnelle, jusqu’au regard un peu vide et aux traits lourds du personnage, suggèrent un parti pris minimaliste de l’artiste. S’agit-il de souligner la banalité du geste ou la médiocrité de la personne ?

  Interprétation

Fin de siècle pour la prise

La prise vit pourtant ses derniers bons moments. Avec la troisième République, le tabac à priser entame son déclin : en 1874, les Français ont consommé 7 500 000 kg ; leur consommation s’affaisse à moins de 5 millions en 1913. Á la veille de la première Guerre mondiale, cette sorte de tabac ne correspond plus qu’à 10% des quantités vendues en France sous le monopole de la Régie des tabacs.

Face à la démultiplication de « l’homme à la cigarette », la femme qui prise fait pauvre figure. Soupçonnée d’archaïsme, de conservatisme, elle heurte la civilisation du progrès que les républicains tentent de mettre en place. Mais à l’inverse, dans la mesure où les voies de la fume lui sont fermées pour cause d’inconvenance, dans la mesure où les seules fumeuses admises sont les prostituées et les femmes légères, la pratique de la prise, partagée entre hommes et femmes depuis l’âge classique pourrait bien être une action, certes discrète, mais réelle, en faveur d’une certaine égalité des sexes, dans une société sans feu ni loi.

Auteur : Didier NOURRISSON


Bibliographie

  • CACERES, Bénigno, Si le tabac m’était conté…, Paris, La Découverte, 1988.
  • JAKOVSKY, Anatole, Tabac-magie, Paris, Imprimerie Le Temps, 1962.
  • NOURRISSON, Didier, Histoire sociale du tabac, Paris, Éditions Christian, 2000.
  • NOURRISSON, Didier, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, Paris, Payot, 2010.

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