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L'histoire par l'image de 1643 à 1945

 
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Né pour la peine. l'Homme de village..

© Photo RMN-Grand Palais - Bulloz

Agrandissement - Zoom

Titre : "Né pour la peine". l'Homme de village..

Auteur : ANONYME
Lieu de Conservation : Musée Carnavalet (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 01-022553

  Contexte historique

Une métaphore de la condition paysanne qui court le XVIIIe siècle

La datation et la signature de cette eau-forte coloriée, intitulée L’Homme de village. Né pour la peine (25 x 17,9 cm), sont des plus incertaines. Nous en connaissons plusieurs déclinaisons aux variantes infimes (dimensions différentes ; adjonction d’un ciel, bleu ou, comme ici, orageux ; accentuation des plumes tricolores du coq, due à l’individualisation de la colorisation par la technique du pochoir). Une première version, en noir et blanc, du tout début du XVIIIe siècle, est due à Guérard, graveur rue Saint-Jacques, qui a produit une série de planches sur la société au temps de Louis XIV ; aucun ciel n’y figure (collection Hennin, Bibliothèque nationale). Les suivantes semblent relever de son collègue Basset, lui aussi établi rue Saint-Jacques, et dater de la fin du XVIIIe siècle, voire de la Révolution.

Ces réemplois de motifs sont fréquents dans le domaine de la gravure, au fil des successions et des rachats des presses ; ils familiarisent les acheteurs de ces images volantes, que vendent notamment les colporteurs jusque dans les années 1850 au moins, avec des motifs et des thèmes récurrents. Dans tous les cas, nous avons là une métaphore sur les travaux et les jours des paysans (les quatre cinquièmes des Français), dont la production est essentielle à la vie et la croissance du pays - alors que les disettes l’affaiblissent encore régulièrement -, mais qui sont accablés par la pression fiscale.

  Analyse de l'image

Pauvre comme Job

Comme souvent dans ces gravures qui empruntent directement à l’art de la caricature hollandaise, l’image ne se suffit pas à elle-même et le texte contribue à lui donner sa force transgressive. Le titre principal nous renvoie à une citation du livre de Job : « L’homme est né pour la peine, comme l’oiseau pour voler ». Le poème en légende vient rappeler combien les fruits d’un labeur durement acquis, par tous les temps, peut disparaître dans l’escarcelle du collecteur, confusément représenté par un receveur des tailles qui semble recevoir son dû dans une maison d’octroi. Si elle insiste peu sur l’univers familial, la gravure nous rappelle combien la vie paysanne s’organise dans des communautés paroissiales, réunies hebdomadairement dans l’église dont on aperçoit le clocher. Elle décline les travaux de la terre (depuis les semences jusqu’à l’entretien des haies et des fruitiers) et de l’élevage, insistant sur la nature des outils (l’araire, et non la charrue ; en bois, et non en métal), et surtout sur ceux qui servent à la culture des blés, si essentiels à l’alimentation. La gradation dans l’utilité et l’image des animaux est fortement établie, de la basse-cour ou des ruches faciles à acquérir et à entretenir, jusqu’aux bovins qui demeurent le privilège des plus aisés, en passant par le cochon. Si ce dernier apporte une indispensable nourriture carnée, boudins et salaisons, il est aussi jugé impur, sale et gourmand, la plupart de ses morceaux bannis de la table du roi depuis Louis XIV – le duc d’Orléans choquait en continuant à goûter aux oreilles de porc.

  Interprétation

Immuabilité et contestation

Les braies impeccables, les lourds sabots, la chemise immaculée et rentrée dans la culotte, nous feraient davantage songer à un notable rural si l’on ne prenait en compte les déchirures de la veste et les bosses du large feutre – un accoutrement qui emprunte autant à la Bretagne qu’au Bassin parisien. Le réemploi d’un même motif à travers tout un siècle fait que l’on n’a pas conscience des évolutions techniques dont bénéficie justement ce dernier : les gros fermiers disposent, à la fin du XVIIIe siècle, des attelages nécessaires à la traction des charrues, engagent force ouvriers agricoles et font entrer leur production dans l’économie de marché. Mais l’agriculture autarcique, reléguant un faible élevage sur les biens communaux, demeure, il est vrai, la règle dans bien des campagnes, rendant d’autant plus difficile le paiement de l’impôt. Celui-ci n’est évoqué qu’à travers la taille (pesant sur la personne), non des taxes indirectes (comme la gabelle, sur le sel), et en dehors des lourds droits seigneuriaux. C’est bien le roi que l’image interpelle. En appelant à la reconnaissance sociale de la partie la plus importante du Tiers état, elle entre en résonnance avec l’ouvrage célèbre que publie Sieyès en 1789, Qu’est-ce que le Tiers état ? , dont la réponse est sans appel (« Tout ») et légitime les revendications révolutionnaires.

Auteur : Philippe BOURDIN


Bibliographie

  • DUPRAT Annie, Histoire de France par la caricature, Paris, Larousse, 1999.
  • BEAUREPAIRE Pierre-Yves, La France des Lumières (1715-1789), Paris, Belin, 2011.
  • GOUBERT Pierre, ROCHE Daniel, Les Français et l’Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1984.
  • DUBY George et WALLON Armand (dir.), Histoire de la France rurale, tome III: « L’âge classique », Paris, Seuil, 1975.

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