© Musée Rodin, Paris
Titre : Towards The Light at Midnight - Balzac (sculpture de Rodin).
Auteur : Edward STEICHEN (1879-1963)
Date de création : 1908
Date représentée : 1898
Dimensions : Hauteur 19.3 cm - Largeur 21.2 cm
Technique et autres indications : Epreuve à la gomme bichromatée sur platinotype
Lieu de Conservation : Musée Rodin (Paris) ; site web
Contact copyright : Jérôme MANOUKIAN, Responsable du service Photographique, Musée Rodin, Hôtel Biron, 77 rue de Varenne, 75007 Paris - Tel : 01.44.18.61.10 - Fax : 01.45.51.17.52 ; site web
Référence de l'image : Ph. 226
Victoire d’une révolution esthétique
“ Vos photographies feront comprendre au monde mon Balzac ! ” s’exclame Rodin en 1908 quand il découvre les clichés nocturnes réalisés dans le jardin de Meudon par le jeune photographe pictorialiste Edward Steichen. Dix ans après l’un des scandales artistiques les plus retentissants du XIXe siècle, Rodin trouvait enfin dans les travaux de Steichen la réponse qu’il souhaitait adresser aux détracteurs du Balzac.
Cette statue que le sculpteur considérait comme la résultante de toute sa vie, le pivot même de son esthétique, avait été présentée en mai 1898 au Salon de la Nationale, où elle fut conspuée par une grande partie de la critique et du public et refusée par son commanditaire, la Société des gens de lettres.
Si l'œuvre a tant choqué, c’est qu’elle ébranlait la tradition de représentation monumentale des grands hommes. Après une fine recherche documentaire et iconographique, après des dizaines d’études de corps nus ou habillés, de têtes et de drapés, Rodin abandonna le projet d’un portrait ressemblant, élimina tout accessoire, tout attribut ou figure allégorique, pour mettre la vigueur de son modelé et le jeu des ombres et des lumières au seul service d’une représentation de la force créatrice de l’écrivain visionnaire.
Le véritable sujet du monument
Basculé en arrière, détournant sa tête altière, drapé dans son ample robe de chambre, ce colosse semble par la puissance de son seul regard pénétrer les mystères d’un monde dont il se tient à distance. En découvrant le monument à Balzac, le polémiste Henri Rochefort avait déclaré en mai 1898 : “ Jamais on n'a eu l’idée d’extraire ainsi la cervelle d’un homme et de la lui appliquer sur la figure ! ” Ce commentaire provocateur avait le mérite de mettre en valeur la recherche du sculpteur, qui voulait réaliser un portrait moral plus que physique de l’écrivain.
Au sommet de ce “ menhir ”, la tête léonine sur laquelle s’arrêtent les yeux du spectateur n’est plus véritablement humaine : “ c’est le visage de celui qui a vu toute la comédie humaine ”, écrira Georges Rodenbach. “ C’était la création elle-même, qui se servait de la forme de Balzac pour se manifester ; c’était la création dans son arrogance, son orgueil, sa griserie, son ivresse (Rilke). ” Le monument est devenu la personnification d’une abstraction.
Affaire Balzac, affaire Dreyfus
En opérant cette révolution esthétique, Rodin reçoit le soutien de nombreux intellectuels et artistes progressistes, engagés à ce moment aux côtés de Dreyfus et Zola, comme Clemenceau, Monet, Courteline, Anatole France, Charles Péguy, Emile Gallé, André Gide… Ceux-ci avaient déjà réuni assez de signatures et d’argent pour envisager d’édifier le monument en bronze dans Paris, quand Rodin refusa leur soutien. Avant tout soucieux de son œuvre, l’artiste demeurait indifférent à l’affaire Dreyfus, et craignait de voir sa sculpture associée au combat politique majeur de l’époque : tous les souscripeturs, à l’exception de Forain, étant dreyfusards. Inquiet de cette rencontre des deux “ affaires ”, il préféra retirer son plâtre à Meudon (où Steichen réalisa ses prises de vue nocturnes) et renoncer à l’installation du monument dans Paris. Il fallut attendre juillet 1939 pour voir le grand bronze de Rodin être érigé dans la capitale, au carrefour des boulevards Raspail et du Montparnasse.
Auteur : Frédérique LESEUR