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L'histoire par l'image de 1643 à 1945

 
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Panorama Bourbaki
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Panorama Bourbaki

© Panorama Bourbaki, Lucerne - Photographie de Hans Eggermann et Heinz Dieter Finck.

Agrandissement - Zoom

Titre : Panorama Bourbaki

Auteur : Edouard CASTRES (1838-1902)
Date de création : 1881
Date représentée : 1871
Dimensions : Hauteur 1000 cm - Largeur 11200 cm
Technique et autres indications : Peinture sur toile
Lieu de Conservation : Panorama Bourbaki (Lucerne (Suisse)) ; site web
Contact copyright : Bourbaki Panorama Luzern
Löwenplatz 11
6000 Luzern 6 (SUISSE)
Tel : +41 41 412 30 30 - Fax : +41 41 412 30 31 ; site web

Animation

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  Contexte historique

L’armée sauvée par la première convention d’internement

Dernière armée à lutter contre l’envahisseur prussien, l’armée de l’Est, commandée par le général Bourbaki[1], passe en janvier 1871 du succès à la déroute. Les 140 000 hommes, décimés par le froid et la faim dans le Jura gelé, sont encore poursuivis par les armées allemandes après la capitulation du siège de Paris, car l’armistice a exclu cette armée dont on ignore le sort. Bourbaki, qui a tenté de se suicider, est remplacé par le général Clinchant. Celui-ci demande refuge en Suisse.

Par un froid sibérien, 87 847 soldats français se présentent au poste-frontière des Verrières et de trois autres localités les 1er et 2 février 1871, en colonnes ininterrompues d’hommes, de bêtes de trait, de voitures et de canons. Les Suisses, soucieux d’éviter un assaut des Prussiens sur leur territoire, exigent le désarmement total de l’armée française. Sur cette base et sous réserve du remboursement ultérieur des frais par la France est conclue la première convention d’internement[2] dans un pays neutre, dans la nuit du 1er février 1871.

L’hébergement en Suisse dure six semaines, car Bismarck s’oppose au retour des troupes en France avant la signature des préliminaires de paix. Chiffré à 12 millions de francs suisses, ce montant, considérable pour l’époque, n’inclut ni les soins ni la nourriture dispensés par la population. Il est réglé en août 1872 par la France, et la Suisse restitue alors les équipements saisis : 140 000 armes, 285 canons et mortiers, 1 158 voitures et 11  800 chevaux.

Relatée dans la presse étrangère, cette déroute dramatique n’a suscité que de rares témoignages en France. Cependant, une jeune recrue de 20 ans (conscription de 1870), Julien-Jean Poirier, originaire des environs de Nantes, a laissé un récit simple et factuel[3] de ce difficile périple.

  Analyse de l'image

Une épopée sans héros

D’abord établi à Genève, en 1881, puis transféré à Lucerne, en 1889, le Panorama Bourbaki donne à nouveau accès à la scène spectaculaire des Verrières, depuis la restauration de la rotonde (40 mètres de diamètre) en 2000. L’immense paysage enneigé se déploie sur 112 mètres de circonférence. L’armée de l’Est descend du Jura français. Mus par l’instinct de conservation, les hommes progressent très difficilement dans la neige, avec les attelages, en file continue. En avant-scène, le désarmement massif des 34 000 Français entrés aux Verrières s’effectue sur le remblai du chemin de fer, étroitement surveillé par l’armée suisse car il laisse les vaincus désemparés[4] et les Suisses à la merci d’un incident.

Une fois désarmés, les soldats doivent encore marcher jusqu’à l’un des lieux d’internement, répartis dans toute la Suisse (sauf le Tessin). Un cuirassier privé de son cheval chemine dans son magnifique manteau rouge. L’armée compte des unités coloniales comme les tirailleurs algériens kabyles, les «turcos» et les zouaves, qui portent la tenue particulière de l’infanterie africaine. Tous ces uniformes ressortent sur la neige avec une splendeur dérisoire car les bataillons se sont mués en une cohorte d’hommes blessés et épuisés.

Auprès de la voie ferrée, les soldats malades et affaiblis et des civils trouvent refuge autour de petits feux. Ils reçoivent du bois, de la paille, des couvertures, de la soupe, du pain et du tabac. Seuls les blessés sont transportés en chemin de fer. Beaucoup avancent pieds nus ou enveloppés de tissus en lambeaux car leurs souliers n’ont pas résisté à la marche dans la neige[5]. Dans le Jura suisse où se répand l’armée vaincue, les secours sont spontanément pris en charge par les habitants[6] pour nourrir, réconforter, aider et soigner ces dizaines de milliers de soldats. Dans tous les villages, les «Bourbaki» sont abrités dans des cantonnements de fortune. Quelques soldats ont le typhus ou la variole, tous souffrent d’affections respiratoires et devront être soignés[7]. On voit un prêtre de la Croix-Rouge donner l’extrême-onction à un soldat affalé dans la neige ; 1  700 hommes meurent en Suisse.

Peintre de talent, Edouard Castres[8] a vécu la déroute de l’armée de l’Est comme bénévole de la Croix-Rouge ; il s’est représenté marchant à côté de sa petite ambulance. L’artiste a préféré réaliser aux Verrières même ses nombreuses esquisses du paysage plutôt que de recourir aux astuces empruntées par les panoramas à la photographie pour tracer les contours.

Après plusieurs années de préparatifs pour rendre et assembler le paysage, les uniformes, les armes, les chevaux vivants et morts, Castres réalise sa toile gigantesque, en cinq mois, en 1881, dans la rotonde même du panorama. Devant la toile qui mesurait originellement 14 mètres de hauteur est installé un échafaudage roulant où travaillent douze jeunes peintres, ses collaborateurs. De la plate-forme centrale, destinée au public, Castres ordonne l’ensemble, contrôle l’effet des formes et des couleurs ; il exécute lui-même les parties les plus importantes. Lors de son inauguration, le 24 septembre 1881, le panorama suscite l’enthousiasme : «L’illusion est complète [...] et tout l’ensemble est d’un effet saisissant», écrit alors le Journal de Genève.

  Interprétation

Le premier règlement d’une catastrophe humanitaire

A l’opposé des panoramas réalistes installés à travers l’Europe au lendemain de la guerre de 1870, la peinture de Castres délaisse délibérément le côté héroïque ou le pathétique de la guerre. Il ne montre pas une victoire mais la situation née d’une défaite. Avec la sobriété d’un témoin oculaire, il montre la misère des hommes et les remèdes apportés à une situation extrême.

L’état de délabrement des troupes, le fait aussi qu’elles furent réparties sur l’ensemble du territoire suisse ont frappé profondément les imaginations. La grande toile de Castres est conçue dans le sentiment général qu’il a pu être remédié à cet événement d’une ampleur sans précédent grâce au sens des responsabilités, à l’organisation, à l’efficacité, au respect des personnes et à la solidarité.

De multiples problèmes ont été maîtrisés : la faim, le froid, les soins aux blessés, leur transport, la surveillance du bétail atteint de fièvre aphteuse arrêté à la frontière ou même la vente illégale des chevaux aux paysans : Castres a choisi le registre de la réalité de la situation et des solutions concrètes. La fondation de la Croix-Rouge (1863) est récente. L’artiste est habité des sentiments de neutralité et de vocation humanitaire qui animent le jeune état fédéral.

La guerre de 1870 avait mis à nu de graves incertitudes quant aux règles applicables à la conduite des hostilités. La retraite des cBourbaki» présente dans tous les esprits porte à prévoir les problèmes posés par l’internement en pays neutre d’une armée aussi considérable et à résoudre les problèmes juridiques nouveaux qui relevaient aussi bien du droit de la guerre que de celui de la neutralité. Ils inspireront directement des articles de la Convention de La Haye qui régit toujours ces questions.

Auteur : Luce-Marie ALBIGÈS


Notes

Charles Bourbaki (1816-1897), issu d'une famille d'officiers grecs.

Convention d'internement
- Service Historique de l'Armée de Terre. Ld 19 (copie).

« Entre Monsieur le général Herzog, général en chef de l'armée de la Confédération suisse, et Monsieur le général de division Clinchant, général en chef de la 1ère armée française, il a été fait les conventions suivantes :

Art. 1er - L'armée française demandant à passer sur le territoire suisse déposera ses armes, équipements et munitions en y pénétrant.

Art. 2 - Ces armes, équipements et munitions seront restitués à la France après la paix, et après le règlement définitif des dépenses occasionnées à la Suisse par le séjour des troupes françaises.

Art. 3 - Il en sera de même pour le matériel d'artillerie et ses munitions.

Art. 4 - Les chevaux, armes et effets des officiers seront laissés à leur disposition.

Art. 5 - Des dispositions ultérieures seront prises à l'égard des chevaux de troupe.

Art. 6 - Les voitures de vivres et de bagages, après avoir déposé leur contenu, retourneront immédiatement en France avec leurs conducteurs et leurs chevaux.

Art. 7 - Les voitures du Trésor et des Postes seront remises avec tout leur contenu à la Confédération helvétique, qui en tiendra compte lors du règlement des dépenses.

Art. 8 - L'exécution de ces dispositions aura lieu en présence d'officiers français et suisses désignés à cet effet.

Art. 9 - La Confédération se réserve la désignation des lieux d'internement pour les officiers et pour la troupe.

Art. 10 - Il appartient au Conseil fédéral d'indiquer les prescriptions de détail destinées à compléter la présente Convention.

Fait en triple expédition, aux Verrières, le 1er février 1871.
Clinchant, Hans Herzog. »

Archives départementales de Loire-Atlantique. 1 J 437.
Le manuscrit original de Poirier a été détruit pendant la dernière guerre, il n'en existe plus qu'une copie.

Mémoires de guerre de Julien-Jean Poirier (1850-1940) :

« A un kilomètre de la frontière environ nous avons déposé nos armes. Il y avait déjà plus de 20 à 30 000 fusils et des pièces de canon. On gardait seulement que le sac, j'ai donc jeté mon fusil et celui de mon camarade […].
Après avoir jeté ces deux chassepots, je me suis mis à pleurer nous voyant dans la neige et dans un bois de sapins. »

Mémoires de guerre de Julien-Jean Poirier (1850-1940) :

« [2 février 1871] A 10 heures nous avons mis sac à dos et nous sommes partis plus loin. Nous avions 12 lieues à faire ce jour-là. Nous sommes arrivés à 11 heures du soir, tout le monde de cette ville était à nous attendre. Aussitôt arrêtés, on nous donna des cigares et on nous emmena à trente à peu près dans une auberge. Il y avait chacun 1 litre de vin, du pain, du fromage […]
Vers une heure du matin, nous sommes partis nous coucher dans l'église, mais j'ai [eu] bien de la peine à me rendre jusqu'à l'église car j'avais les pieds au vif. Le 3 février, nous sommes partis vers 10 heures du matin. Nous nous sommes mis en marche mais comme j'avais les pieds en sang je ne pouvais pas suivre les autres. J'ai donc été obligé de rester derrière la colonne. Il y a un monsieur qui était à la porte de son château, voyant que je ne pouvais plus marcher, m'a dit d'entrer chez lui. Il me fit passer à la cuisine, me fit servir à boire et à manger et un bon café après. Il dit à son garçon d'atteler son cheval puis son traîneau et il me fit monter. Il est venu me conduire à 4 lieues plus loin. J'ai donc rattrapé mes camarades. Mais l'après-midi, lorsqu'il a fallu marcher à pied je n'ai pas encore pu suivre. Le soir, je suis resté couché dans une ferme avec un Turco. Après avoir soupé, on nous a placés dans une écurie, dans un estal auprès des bestiaux […].

La nuit passée, le patron est venu […] et nous a dit d'aller à la maison manger la soupe, qu'il allait faire atteler son cheval sur son traîneau pour nous conduire à cinq lieues plus loin où étaient mes camarades. Il nous a donné à chacun une chemise que nous avons changée contre celle que nous avions depuis un mois au moins.

Nous sommes arrivés où mes camarades étaient restés coucher […] Je me suis donc mis en marche avec eux mais je n'ai pu encore les suivre. Un individu qui me voyait fatigué est venu me conduire jusqu'au bourg. Le 5 j'ai donc essayé de suivre les autres mais j'ai été obligé de rester en arrière. Je suis rentré dans une maison après avoir été invité, c'était un médecin. »

Mémoires de guerre de Julien-Jean Poirier (1850-1940) :

« 5 à 6 kilomètres plus loin nous sommes arrivés dans un bourg où tous les habitants étaient à leurs portes, alors nous avons fait halte, ces habitants nous ont dit de rentrer chez eux.

Nos chefs nous avaient dit d'aller chez les habitants et d'accepter ce qui nous offrirait. Nous avons été chez un monsieur où nous avons été très bien reçus. On nous a donné des cigares longs comme le bras ; cela m'a calmé mes pleurs, je me suis dit « tampis, je suis toujours à l'abri des balles pour l'instant ». Nous avons mis sac au dos et forcé plus loin dans la Suisse. Nous sommes arrivés une douzaine de mille soldats à Vorbe où il y avait 8 à 9 000 habitants, il était vers 3 heures du soir. Les habitants avaient l'air d'avoir peur de nous. Il y avait bien de quoi puisque nous étions plus nombreux qu'eux. Nous avons été reçus à bras ouverts : nous étions nourris pour rien.

Notre capitaine nous a fait réunir : nous étions 18 à l'appel sur 200. Alors il nous a donné à chacun 5 francs. Un autre capitaine a fait aussi l'appel de ces hommes, ils étaient 4 sur 200 au commencement de la campagne, le reste était tué ou blessé. Il leur a donné à chacun 10 francs. Voilà le soir venu et les rues pleines de soldats et il en arrivait toujours…  »

Mémoires de guerre de Julien-Jean Poirier (1850-1940) :

« Quelques jours après je ne pouvais plus sortir de la salle où je couchais ; la dame du ministre [protestant] est venue me voir et, voyant que je ne pouvais plus me lever, elle m'a apporté à manger et à boire.

Le 21 ou 22 février, on m'a conduit dans une charrette à bras dans une maison à un km où il y avait une vingtaine d'autres malades comme moi de la maladie de la variole. On m'a placé dans une chambre où il y avait deux malades et l'infirmier.

La première nuit ces deux malades battaient la campagne, l'infirmier les a mis dans les draps mouillés et le matin, vers 5 heures, ces deux homme qui étaient placés de chaque côté de moi étaient morts […]
Quelques jours plus tard j'allais mieux  ».

Edouard Castres (1838-1902), peintre impressionniste genevois, a étudié la peinture aux Beaux-Arts de Paris.
Jeune homme, il assiste à la fondation de la Croix-Rouge par Henri Dunant. A 33 ans, lorsque la guerre franco-allemande éclate, il se procure le nécessaire sanitaire, équipe un chariot et se met à la disposition de la Croix-Rouge internationale. D'abord en Normandie, puis avec l'armée de l'Est, il souffre du froid et de la faim dans le Jura enneigé et assiste à la défaite sanglante des Français. Il est choisi par l'entrepreneur du panorama de Genève à la suite du succès de son tableau, Ambulance dans la neige, au Salon de 1872.


Bibliographie

  • Henz Dieter Finck et Michael T. Ganz, Le Panorama Bourbaki, Besançon, Editions Cêtre, 2002.
  • François Bugnion, « L’arrivée des "Bourbaki" aux Verrières. L’internement de la Première Armée française en Suisse le 1er février 1871 », in Revue internationale de la Croix-Rouge, n° 311, 1996.
  • Martine ILLAIRE, Mémoires de guerre de Julien-Jean Poirier, ancien combattant de 1870 (1850-1940, dans Bulletin de la Société d’Histoire et d’archéologie de Nantes et de Loire-Atlantique, 1975-1977. t. 114, p. 135-159.

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