Guerre 14-18 (45 oeuvres)
Les soldats et la vie quotidienne dans les tranchées (11 oeuvres)
© Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / Pascal Segrette
Titre : Atelier de l'école de rééducation professionnelle du Grand Palais à Paris.
Auteur : ANONYME
Date de création : 1918
Date représentée : 1918
Dimensions : Hauteur 17.3 cm - Largeur 12.3 cm
Technique et autres indications : Epreuve au gélatino-bromure d'argent sur papier.
Inscription : GM. 1918
Lieu de Conservation : Musée de l'Armée (Paris) ; site web
Contact copyright : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. 254/256 rue de Bercy 75577 Paris CEDEX 12. Courriel : photo@rmn.fr ; site web
Référence de l'image : 06-506056 / 14982.28
Des blessés par milliers
La Première Guerre mondiale est particulièrement violente. Face à la puissance de frappe accrue des armées en présence, les troupes subissent des dommages considérables. Non seulement le nombre de morts est démultiplié, mais la quantité de blessés s’accroît et les types de blessures s’aggravent. A l’instar du Grand Palais à Paris, converti en hôpital militaire en 1914, de nombreux bâtiments publics sont transformés en hôpitaux pour soigner et rééduquer les soldats.
Les infirmes de guerre font l’objet de soins particuliers : des centres spéciaux sont créés à leur attention. Les médecins expérimentent en ces établissements de nouveaux traitements tels la physiothérapie, l’hydrothérapie ou la radiothérapie et mettent au point, en collaboration avec des ingénieurs, de nouvelles prothèses. Certains de ces instituts ont également pour vocation de rééduquer professionnellement les soldats invalides de guerre afin qu’ils puissent exercer un métier lors de leur retour à la vie civile. Le Grand Palais accueille une initiative de ce genre comme en témoigne la photographie prise dans l’atelier de l’école de rééducation.
Une image apologétique
Tout dans cette image est donc conçu pour valoriser et redonner une dignité au mutilé de guerre : il n’est pas présenté tel un infirme anonyme mais au contraire comme un individu actif, un travailleur toujours capable de s’assumer seul et de participer à la vie sociale, comme en témoigne le choix de le photographier en plein travail, concentré sur son ouvrage, et le cadrage focalisé sur sa création.
Le photographe a choisi une prise de vue en légère contre-plongée et un cadrage resserré, afin de bien mettre en valeur l’homme qu’il photographie : ce dernier est individualisé à la manière d’un portrait, bien qu’il ne regarde pas l’objectif, et magnifié par un point de vue en contrebas qui lui donne un air de majesté. L’arrière plan flou et l’établi au premier plan contribuent à focaliser l’attention du spectateur sur l’ouvrier et le produit de son travail.
La pose du travailleur est également significative : un peu de trois-quarts, seul son bras mutilé est visible. La pince qui remplace sa main partage ainsi le centre de la photographie avec l’ouvrage que l’homme est en train de réaliser tandis que le contraste accentué du tirage fait ressortir ces éléments. La prothèse mécanique avec laquelle il tient sa création et le disque qu’il fabrique, avec leurs reflets métalliques, d’un blanc éclatant, se détachent du reste de la photographie.
Avec la lampe située juste au-dessus du travailleur qui évoque l’auréole des saints dans les peintures religieuses, une aura de sainteté est même conférée au sujet photographié. Elle assimile, selon une conception répandue à l’époque, l’engagement des soldats pour défendre la patrie à un sacrifice, sacrifice qui confine ici au martyr puisque l’ancien poilu porte les stigmates du combat, la guerre est inscrite dans sa chair.
Les progrès de la médecine
Si l’auteur de ce cliché est inconnu, il est possible, grâce au propos délivré par l’image, de restituer le but qui lui était assigné et par extension sa destination. Cette photographie était sans doute destinée à une campagne d’information sur l’action des centres de rééducation, lieux de recherches médicales visant à réduire les séquelles physiques de la guerre sur les soldats. Elle met en particulier l’accent sur l’aspect professionnel de ces établissements où les infirmes, pour retrouver un métier, recevaient un enseignement artisanal. Elle évoque également indirectement l’engouement pour l’artisanat de tranchée : la plupart des ateliers de ces centres fabriquaient des artefacts imitant les créations des poilus, objets qui étaient ensuite présentés et vendus au profit d’œuvres caritatives pour les invalides de guerre.
Cette image propose une vision optimiste de l’efficacité des centres de rééducation : elle montre un mutilé ayant réussi à retrouver une activité malgré son amputation. La place centrale occupée par la prothèse et la réalisation de l’homme est à ce titre particulièrement explicite ; elle désigne dans le même temps l’infirmité dont souffre l’ancien soldat, les moyens de la vaincre et le succès de ce combat grâce aux progrès médicaux et techniques. Ce cliché témoigne ainsi de la préoccupation majeure de l’époque pour le devenir des soldats invalides. La société leur était redevable et se devait de les aider à se réinsérer, non seulement en leur allouant des pensions, mais également en leurs donnant les moyens de surmonter leur handicap.
Si la réalité est bien moins séduisante que veut le faire croire cette photographie, la guerre, avec ses blessés innombrables, fut néanmoins un véritable laboratoire médical à l’origine de progrès majeurs dans des domaines aussi divers que la vaccination, l’anesthésie, ou la chirurgie, et notamment la chirurgie esthétique.
Auteur : Claire LE THOMAS