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Un « Mozambique », esclave à l'Ile de France

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Naturel de la côte du Mozambique.

© Muséum d'histoire naturelle. Le Havre. Collection Lesueur

Agrandissement - Zoom

Titre : Naturel de la côte du Mozambique.

Auteur : Nicolas-Martin PETIT (1777-1804)
Date de création : 1807
Date représentée : 1807
Dimensions : Hauteur 30 cm - Largeur 23.5 cm
Technique et autres indications : Gravé par Roger sous la direction de J. G. Milbert.
Lieu de Conservation : Muséum d'histoire naturelle - Le Havre (Le Havre) ; site web
Contact copyright : Muséum d'histoire naturelle. Le Havre. Collection Lesueur. Fort de Trouville. 55 rue du 329e. 76620 Le Havre. Tel./Fax : 02 35 48 07 56
Référence de l'image : Coll. Lesueur, n° 19 050-2

  Contexte historique

L’esclavage à l’Ile de France (Maurice)

Les Français s’installent au XVIIIe siècle, dans l’ancienne colonie hollandaise de Maurice et baptisent Ile-de-France cette escale qui facilite et protège la route de leurs bateaux vers l'Inde. L’adaptation du Code Noir à l'usage des Mascareignes, en 1723, favorise l’arrivée de milliers d’esclaves provenant en majorité de l’île de Madagascar et de l'Afrique orientale. L’île cultive le café et les plantes à épices, exploite le bois puis se lance, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans la culture lucrative de la canne à sucre, grande consommatrice de main d’œuvre. La population de l’île passe d’un millier d’habitants en 1735, à 20 000, en 1767, dont 15 000 esclaves. Sous la Révolution, la colonie rejette toute modification de son régime politique et social. En 1796, lorsqu'arrive l’expédition du gouvernement français porteuse du décret d’abolition de l’esclavage de 1794, les commissaires du gouvernement sont contraints de rembarquer et le système esclavagiste est maintenu.

  Analyse de l'image

Des esclaves de diverses ethnies

Cette estampe a été gravée d’après un dessin de Nicolas Martin Petit (1777-1804), l’un des artistes embarqués par le capitaine Baudin pour l’expédition aux terres australes partie de France en 1800. A l'Ile-de-France on appelait « Mozambiques » les esclaves noirs d’Afrique pour les distinguer des Malgaches, des Indiens ou encore des créoles nés sur l’île. Mais en réalité, les Noirs transportés depuis la côte orientale de l’Afrique pour devenir esclaves à l’Ile-de-France pouvaient provenir de n’importe quelle ethnie d’Afrique orientale.

Nicolas Petit fait escale deux fois à l’Ile-de-France avec l’expédition Baudin : en 1801, à l’aller, et plus longuement en 1803, au retour. Les scarifications spectaculaires de cet esclave intriguent sans doute ce jeune dessinateur ethnographe, mais il ne peut le représenter dans son milieu naturel comme il l’a fait pour les indigènes d’Australie, de Tasmanie ou de Timor, selon les principes adoptés par l’anthropologie naissante.

Petit lui fait prendre une pose classique, appuyé sur un tronçon de pierre, dans le style à l’Antique qu’il a pratiqué dans l’atelier de David. Ainsi ressortent la plastique et l’étonnant décor corporel du visage, du cou et du buste du jeune Noir. Mais le regard diffère de l’expression sereine et souriante des nombreux indigènes que Petit a peints au cours de l’expédition et laisse filtrer une angoisse contenue. Sans doute l’artiste n’a-t-il rien pu savoir de l’origine de cet homme ni de son histoire, mais son dessin laisse pressentir une énigme.

Les scarifications, largement pratiquées par les sociétés primitives, forment des boursouflures obtenues en introduisant des morceaux de bois sous la peau. La main d’œuvre servile de l’Ile-de-France en présentait de nombreux exemples. En 1809, un voyageur, Epidariste Colin, relève que chaque ethnie a son mode de parure corporelle caractéristique et décrit avec précision celles des diverses ethnies africaines présentes dans l’île. Il est ainsi possible de situer l’origine des scarifications de cet esclave dans le peuple des Yao :  « On les reconnaît à l’aide des étoiles qu’ils se font sur le corps et sur les joues, ainsi qu’à deux ou trois barres horizontales au-dessous des tempes. » Les Yao avaient noué des rapports anciens avec les peuplades côtières, pour le commerce ; installés près du lac Nyassa, ils acheminaient de l’ivoire et des esclaves en échange d’étoffes et de fusils.

Depuis le territoire des Yao, cet homme avait dû accomplir un voyage particulièrement éprouvant de mille kilomètres à pied, avant le transport par mer jusqu’à l’Ile-de-France, pendant lequel beaucoup de captifs mouraient exténués.

  Interprétation

La perte de l’identité

Le portrait de cet esclave provenant d’une ethnie installée à mille kilomètres de la côte du Mozambique témoigne qu’en 1800, l’esclavage pratiqué en Afrique orientale drainait déjà des populations originaires de l’intérieur du continent, avant même son large développement au XIXe siècle.

Si les scarifications de cet esclave ont incité Nicolas Petit à faire son portrait, ces marques propres à une ethnie de guerriers noirs ne présentent plus qu’un caractère anecdotique dérisoire, dans l’univers des plantations esclavagistes de l’Ile-de-France. Les propriétaires font état de ce qu’ils savent des ethnies de leurs esclaves lors des recensements effectués à l’époque, mais cette origine n’a d’importance à leurs yeux que pour laisser préjuger de leurs qualités de travailleurs. Tout comme cet homme désigné par un vague terme de regroupement lié au transport depuis la côte, chaque captif, déraciné et marqué par l’horreur du voyage, perd son identité originelle.

En définitive, cette désignation de « Mozambique » revient à une étape de la créolisation : cet homme porte dans la chaire de son visage et de son corps la marque de son passé Yao, il est identifié à cette date sous le vague regroupement de « Mozambique » et, s’il survit, son avenir sera celui d’un créole mauricien.

Auteur : Luce-Marie ALBIGÈS


Bibliographie

  • Ile de la Réunion. Regards croisés sur l’esclavage, Catalogue de l’exposition au musée Léon-Dierx, Saint-Denis de la Réunion, 1998-1999. Paris, Ed. Somogy, Saint-Denis de la Réunion, CNH , 1998.
  • Claude WANQUET, La France et la première abolition de l’esclavage. Le cas des colonies orientales , Paris, Khartala, 1998.
  • Œuvres de Nicolas Martin Petit, artiste du Voyage aux Terres australes (1800-1804), Exposition du Muséum d’histoire naturelle du Havre. Collection Lesueur. Le Havre, 1997.
  • Edward A. ALPERS, Becoming ‘Mozambique’: Diaspora and Identity in Mauritius, University of California, Los Angeles. Lire.
  • Epidariste COLIN, Notes sur le physique et le moral des diverses castes de noirs de la côte d’Afrique, dans Annales des Voyages de la géographie et de l’histoire. T IX, Paris, 1809. Pp. 320-321. Lire.
  • Guide des sources de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions, Direction des Archives de France, La documentation française, Paris, 2007.

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