L’Hommage à Delacroix, manifeste de Fantin-Latour

Date de publication : octobre 2016

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Contexte historique

Cette toile a été composée en hommage à Eugène Delacroix, peu de temps après son décès en 1863. Le peintre, érigé dès les années 1830 en chantre de la modernité, en opposition à Ingres, dans la bataille des classiques contre les romantiques, est considéré comme l’un des champions du renouveau de l’art par toute une génération d’artistes, dont Théodore Chassériau.

Charles Baudelaire voue une admiration sans bornes à Delacroix : il collectionne ses lithographies dès les années 1840 et, à partir de 1845, salue ses prouesses artistiques dans les toutes premières critiques de Salons qu’il rédige. Dans son texte consacré au Salon de 1846, il place le peintre en chef de l’école moderne, faisant perdurer l’opposition avec Ingres.

À l’annonce de la mort du romantique, Baudelaire est dévasté. Le 17 août 1863, il se rend à son enterrement avec d’autres personnalités, dont Édouard Manet et Henri Fantin-Latour. Les trois hommes sont mortifiés par la tiédeur des réactions manifestées lors de la mise en terre de celui qui a participé à l’embellissement des édifices nationaux et dont l’un des derniers chefs-d’œuvre a été exécuté pour la chapelle des Saints-Anges de l’église Saint-Sulpice, à Paris. Ils sont également choqués par le discours distant du sculpteur François Jouffroy, représentant de l’Académie, et par le faible écho de l’événement dans la presse – seuls Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor et Arsène Houssaye consacrent un article à la mort du grand peintre. En réponse à ces réactions bafouant le génie de Delacroix, Baudelaire et Fantin-Latour songent à la réalisation d’un tableau en hommage à celui qu’ils considèrent comme le « peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes ».

Analyse des images

Ce tableau de grande dimension montre plusieurs personnages réunis autour d’un portrait de Delacroix, peint d’après une photographie prise par Victor Laisné en 1852. Il se trouve au centre de la composition et est l’objet de tous les regards, ceux des spectateurs et non pas ceux des hommes représentés. Au contraire, ces derniers interpellent de manière insistante le public afin que celui-ci se focalise sur l’objet de leur réunion qui trône au-dessus d’eux, démontrant la puissance du génie artistique de Delacroix.

Les défenseurs de Delacroix représentés sur la toile sont, en partant d’en bas à gauche, l’écrivain et critique Edmond Duranty, Fantin-Latour lui-même, en chemise blanche et tenant une palette à la main, le peintre américain James Whistler, le critique et théoricien Jules Husson dit Champfleury, Charles Baudelaire, les peintres Louis Cordier, Alphonse Legros, Édouard Manet (debout à côté du portrait du maître), Félix Bracquemond et Albert de Balleroy.

La composition est très resserrée, donnant l’impression d’un espace sans profondeur, et rythmée par les positions assises et debout des différents personnages.

Cette forme de réunion d’artistes est directement inspirée de l’art du XVIIe siècle. Fantin-Latour s’inspire sans doute de la copie réalisée en 1862 par Louis Dubois du Banquet des officiers du corps des archers de Saint-Adrien à Haarlem de Frans Hals (1627, musée Frans-Hals à Haarlem) ainsi que du Prévôt des marchands et les échevins de la Ville de Paris de Philippe de Champaigne (1647-1648, musée du Louvre à Paris). Dans ce dernier tableau, la place du crucifix est centrale, tout comme l’est ici le portrait de Delacroix, assimilant ce dernier à une figure tutélaire. Le bouquet de fleurs allège quant à lui les couleurs de la composition, et fait référence à ceux posés sur les autels.

Cette disposition est définitivement innovante et atteste du désir de modernité de Fantin-Latour. Celui-ci ne recourt pas à l’allégorie, choix opéré par Ingres pour le portrait de Cherubini, ni au concept plus classique de la présence de Delacroix au sein d’un parterre d’artistes illustres, comme l’avait imaginé Baudelaire. Fantin-Latour inclut uniquement ses contemporains, démontrant l’importance de la reconnaissance à apporter au maître par la rupture formelle de l’hommage.

Interprétation

Les hommes ici représentés font manifeste et incarnent un renouveau artistique. S’appuyant sur l’impression de rejet et donc de cohésion qu’ils ont ressentie lors du Salon des refusés en 1863, Fantin-Latour, Legros, Manet, Whistler, Balleroy et Bracquemond imaginent l’émergence d’une nouvelle école à laquelle ils pensent appartenir. Ce sentiment s’efface rapidement pour Fantin-Latour. Bien que les membres représentés aient changé par rapport aux premières pensées de Fantin-Latour et de Whistler (celui-ci avait proposé d’inclure le peintre anglais Dante Gabriel Rossetti), certains sont figurés sur cette toile quasiment par dépit ou faute de mieux, à l’instar de Balleroy, dont l’œuvre est peu apprécié de Fantin-Latour, ou encore de Legros, présent davantage pour son lien d’amitié avec Fantin-Latour, Champfleury et Manet que par reconnaissance artistique.

Exposée au Salon de 1864, l’œuvre fait polémique car elle est perçue par les critiques comme un manifeste du réalisme. Gustave Courbet n’étant pas représenté, on identifie clairement Champfleury comme le « père du réalisme », de même que Manet. Le groupe est jugé présomptueux de se réclamer de Delacroix, alors que la plupart de ses membres sont encore jeunes et très peu connus du public et des critiques eux-mêmes. En outre, on ne comprend pas cet hommage, qui n’en porte que le nom et ne glorifie en rien le défunt artiste mais plutôt, semble-t-il, les personnages représentés, qui tournent tous le dos à celui qu’ils sont censés aduler.

Face à l’ampleur de la polémique et à l’incompréhension de la presse, plus particulièrement de Rousseau du Figaro, Fantin-Latour décide de répondre dans le même journal. Dans sa lettre, il présente chaque membre du groupe et rétablit la vocation de son œuvre, se réclamant de Courbet et du réalisme dans le but astucieux de reprendre à son compte et pour le groupe une affiliation artistique. Bien que cette déclaration ne satisfasse pas l’ensemble de la critique, elle pose cependant les bases d’un renouveau et permet à Fantin-Latour de prendre une place sur la scène artistique par son Hommage à Delacroix.

Bibliographie

BAUDELAIRE Charles, Curiosités esthétiques, Paris, FB Éditions, 2014 [éd. orig. 1868].

DRUICK Douglas, HOOG Michel (dir.), Fantin-Latour, cat. exp. (Paris, Ottawa, San Francisco, 1982-1983), Paris, Réunion des musées nationaux, 1982.

LERIBAULT Christophe (dir.), Fantin-Latour, Manet, Baudelaire : l’Hommage à Delacroix, cat. exp. (Paris, 2011-2012), Paris, Louvre Éditions / Le Passage Paris – New York, 2011.

Pour citer cet article
Saskia HANSELAAR, « L’Hommage à Delacroix, manifeste de Fantin-Latour », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 septembre 2019. URL : http://www.histoire-image.org/de/etudes/hommage-delacroix-manifeste-fantin-latour
Glossaire
  • Classicisme : Au XVIIe siècle, courant de pensée qui fait de l’Antiquité le modèle de toute forme artistique (littérature, musique, architecture et arts plastiques). Il coexiste avec le baroque auquel il oppose une certaine forme de rigueur et de pondération. En France, il trouve sa meilleure expression sous le règne de Louis XIV, au travers des différentes académies.
  • Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.
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    Musée d'Orsay BUSTES-CHARGES DE BANQUIERS PAR HONORÉ DAUMIER  Vers 1832-1833. Appartient à l'ensemble des Célébrités du Juste Milieu.