Le pont du Rialto au XVIIIe siècle

Date de publication : décembre 2018
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Le maître du védutisme

Canaletto a peint le pont du Rialto à de nombreuses reprises, ou bien vu du sud, ou bien vu du nord, comme dans la présente toile. Dès le milieu des années 1720, un dessin préparatoire à la probable première de ses variations sur le pont du Rialto précise l’importance des effets de la lumière solaire miroitée dans l’eau du Grand Canal (dessin conservé à l’Ashmolean Museum d’Oxford). La toile du Louvre a été réalisée durant les années 1720, au début de la carrière de Canaletto, et figure dans le recueil d’estampes publié par Smith en 1735. Elle est cependant moins marquée par les ombres que la version conservée à Turin, commandée par le marchand Stefano Conti en 1726.

À cette date, Zuanne Antonio Canal (1697-1768), dit Canaletto, commence à s’imposer dans le marché de l’art vénitien comme spécialiste des vues de la cité, après s’être consacré à la réalisation de paysages imaginaires, les caprices. Il devient ensuite le plus illustre représentant du védutisme vénitien au XVIIIe siècle, réalisant des séries appréciées des lieux emblématiques de Venise et jouant avec la lumière. Bon nombre de ses vues de la ville sont des commandes lucratives – Canaletto avait la réputation d’être avare et difficile en affaire –, souvent passées par l’intermédiaire de collectionneurs comme le Britannique Joseph Smith. Il les réalise dans son atelier, après avoir pris des relevés précis sur place mentionnant parfois les couleurs ou les tonalités.

Analyse des images

Le pont du Rialto ou un exemple de l’effet de réalité

Sous un ciel limpide, le pont du Rialto dresse fièrement son arche pour enjamber le Grand Canal. Œuvre d’Antonio Da Ponte inaugurée en 1591, ce premier pont en pierre de la ville réserve ses douze arcades aux boutiques versées dans les activités bancaires et financières. Canaletto met en valeur l’arche unique qui permet la navigation sur le Grand Canal grâce à un subtil jeu sur la luminosité solaire.

Le pont partage la partie centrale de la toile avec le palais des Camerlingues, construit en 1525. La perspective choisie par Canaletto ne permet de représenter que deux des cinq façades de marbre blanc qui abritent le palais des magistrats financiers, et particulièrement des camerlingues, ces fonctionnaires habilités à encaisser les droits régaliens dus à la république sérénissime dans les différentes possessions vénitiennes. À droite de la composition, l’austère façade des anciennes fabriques projette son ombre sur une partie des quais. Quelques passants se détachent devant les arcades où sont entreposées des marchandises. À gauche du Grand Canal, la façade du Fondaco dei Tedeschi, résidence style Renaissance et bureaux des marchands germaniques, derrière laquelle on aperçoit le sommet du campanile de l’église San Bartolomeo, est baignée d’un soleil qui met en valeur les ocres.

Si des silhouettes s’activent sur les gondoles et autres embarcations à fond plat qui sillonnent le Grand Canal, si des promeneurs arpentent les quais des anciennes fabriques, le temps semble suspendu sous une lumière qui souligne la précision des détails et amplifie l’effet de réalité.

Interprétation

Le védutisme et la grandeur commerciale de Venise

Le védutisme, ou cet art de représenter des vues de la cité lagunaire, contribue largement au succès du mythe vénitien au XVIIIe siècle. Canaletto y contribue avec éclat. Sous l’impulsion de Smith, le recueil de gravures représentant le Grand Canal publié en 1735 consacre Canaletto comme maître de la perspective et de l’effet de réalité, en même temps qu’il assure la diffusion de ses œuvres comme répertoire dans lequel d’autres védutistes puiseront (Bellotto, Guardi…). Ses vues du pont du Rialto inspirent d’ailleurs ses contemporains. Francesco Guardi réalise à son tour, peu après la mort de Canaletto, sa propre représentation du pont du Rialto vu du Nord (conservée à l’Alte Pinakothek de Munich) – il utilise une palette moins lumineuse et montre un Grand Canal où l’animation semble plus grande sous un ciel chargé.

À l’endroit où le Grand Canal passe sous le pont du Rialto, lui-même haut lieu de la finance vénitienne, il concentre sur ses rives d’importantes institutions commerciales et financières de Venise : à gauche de la toile, le Fondaco dei Tedeschi, où les marchands germaniques avaient leurs entrepôts et leurs bureaux ; au centre, le palais des Camerlingues, qui abritaient depuis la Renaissance les services financiers de la Sérénissime ; à droite, les anciennes fabriques, ou Fabbriche Vecchie, reconstruites au XVIe siècle avec leurs quais grouillant généralement d’activités. Canaletto donne ainsi à voir le cœur économique de Venise, qui bénéficie encore au XVIIIe siècle d’un prestige commercial important quoique déclinant en raison de la bascule économique du monde européen de la Méditerranée vers l’Atlantique.

Par sa peinture, Canaletto participe au grand mouvement de fixation de l’imaginaire vénitien au XVIIIe siècle. Représenter le pont du Rialto à l’automne de la splendeur vénitienne souligne la puissance réelle et rêvée de la Sérénissime, celle d’une maîtrise de la terre et de la mer.

Bibliographie

Collectif, Eblouissante Venise. Venise, les arts et l’Europe au XVIIIe siècle, Paris, Réunion des musées nationaux, 2018.

KOWALCZYK, Bozena Anna (dir.), Canaletto-Guardi. Les deux maîtres de Venise, Musée Jacquemart-André, Institut de France, 2012.

PEDROCCO, Filippo, Vues de Venise de Carpaccio à Canaletto, Paris, Citadelles et Mazenod, 2002.

Id. Peintres de Venise la Sérénissime, Paris, Citadelles et Mazenod, 2010.

SCARPA, Annalisa, Venise au temps de Canaletto, Paris, Gallimard, Découvertes hors-série, 2012.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Le pont du Rialto au XVIIIe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/de/etudes/pont-rialto-xviiie-siecle
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