La Prise de Constantinople par les Croisés | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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La Prise de Constantinople par les Croisés

Date de publication : décembre 2019

Chargé de recherche CNRS Centre de recherche sur les Arts et le Langage

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Contexte historique

Louis-Philippe, intronisé « roi des Français » le 9 août 1830 après les Trois Glorieuses (27-29 juillet 1830), était féru d’histoire comme tout son siècle. En 1833, il conçoit un musée dédié à « toutes les Gloires de la France » dans le château de Versailles : une partie des appartements royaux sont transformés afin d’accueillir ce Musée de l’Histoire de France, qui évoque les grandes heures de l’histoire nationale.

La Salle des Croisades y est inaugurée en mai 1843, six ans après la Galerie des Batailles (juin 1837). La peinture d’histoire est mise à contribution pour représenter les épisodes de ces guerres qui se sont déroulées entre le XIe et le XIIIe siècles : batailles, sièges, prise de villes, accords, prédications… Au total, cent-vingt-cinq tableaux sont réalisés par de nombreux peintres académiques (Merry-Joseph Blondel, Dominique Papety, François Marius Granet, Henri Delaborde…). Eugène Delacroix, chef de file des peintres romantiques dans les années 1820, participe lui aussi à ce programme : en 1838, l’administration des Beaux-arts lui commande un tableau de format presque carré et de vastes dimensions sur le sujet de « La Prise de Constantinople par les Croisés ».

Analyse des images

Le tableau de Delacroix représente le dénouement d’une expédition militaire qui avait commencé plusieurs années auparavant. Lancée par le pape Innocent III en 1198, la quatrième croisade a été conduite par Boniface de Montferrat et Baudouin de Flandre. Les croisés devaient attaquer l’Egypte, et ils avaient reçu une importante aide financière de la République de Venise. Mais, plutôt que de gagner l’Egypte, les croisés et les Vénitiens se dirigent vers Constantinople, où le pouvoir byzantin est en proie à de graves dissensions.

En 1195, l’empereur Isaac II Ange a été chassé du trône et emprisonné par son frère, qui a pris le nom d’Alexis III. En 1202, le fils d’Isaac II Ange propose aux croisés de leur verser 200 000 marcs en échange de leur aide pour rétablir son père sur le trône. Les chefs des croisés acceptent la proposition. Ils lancent leurs troupes à l’assaut de Constantinople le 17 juillet 1203 et font fuir l’empereur Alexis III. Isaac II Ange retrouve son trône, le pouvoir étant partagé avec son fils, Alexis IV Ange. Mais la population de Constantinople, excédée par l’alliance de l’empereur avec les croisés, se révolte. Renversés au début de l’année 1204, Isaac II Ange et son fils sont remplacés par un nouvel empereur, Alexis V Murzuphle, qui manifeste son hostilité envers les Latins. Le 9 avril 1204, les croisés attaquent Constantinople et le 12 avril, ils s’emparent de la ville, qu’ils mettent à sac. Le 16 mai 1204, Baudouin de Flandre est élu empereur et partage l’empire entre les Francs et les Vénitiens.

Ces événements ont été brièvement résumés dans le livret du Salon de 1841 : « Baudouin, Comte de Flandre, commandait les Français qui avaient donné l’assaut du côté de la terre, et le vieux doge Dandolo, à la tête des Vénitiens, et sur ses vaisseaux, avait attaqué le port ; les principaux chefs parcourent les divers quartiers de la ville, et les familles éplorées viennent sur leur passage invoquer leur clémence ».

La scène se déroule à la fin de la bataille, sur les hauteurs de Constantinople. A l’arrière-plan, la ville s’étend le long de la Corne d’Or. La ligne d’horizon placée très haut, l’imposante architecture avec ses colonnes à l’antique, la fumée des incendies qui obscurcit un ciel orageux, le premier plan occupé par des cavaliers hostiles, les visages des croisés plongés dans une pénombre inquiétante, tout suggère la violence des « Français ». Baudouin de Flandre, monté sur un cheval encore excité par la bataille et foulant au pied casques et enseignes, domine un vieillard qui implore sa clémence : revêtu d’une pourpre dérisoire, soutenu par une jeune femme, il est placé en pleine lumière, dans un contraste saisissant avec les vainqueurs.

Parmi les croisés, on aperçoit derrière Baudouin le Vénitien Enrico Dandolo, la tête couverte d’un casque entouré d’une fourrure d’hermine. Portant les étendards des croisés, aux couleurs rouge et noir sinistres, les chefs latins accompagnent le comte de Flandre. De part et d’autre de cette troupe, les signes de la défaite des Grecs s’étalent partout : soldats agenouillés, femmes abattues de douleur, scènes de pillage à l’arrière-plan. Les couleurs assombries sont à peine éclairées par le dos courbé d’une jeune captive qui tient dans ses bras une femme évanouie. Une autre femme s’est affaissée au pied d’un vieillard retenu par un croisé : il s’agit peut-être du patriarche de Constantinople, qui refuse de se soumettre au pape et de rétablir « l’unité » des deux Eglises rompue par le schisme de 1054.

Interprétation

La Salle des Croisades au Château de Versailles a été imaginée dès 1837, après que le sultan ottoman Mahmoud II eut offert à Louis-Philippe la porte des chevaliers de l’ordre de l’hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, installé à Rhodes au XIVe siècle. Cette Salle répond à une intention politique : manifester le désir de réconciliation des orléanistes avec les légitimistes, dont les familles se plaisaient à cultiver le souvenir des croisades. Mais le tableau de Delacroix se distingue de ce programme politique et historique, et il rappelle davantage une œuvre qui lui avait valu un grand succès en 1824, en pleine guerre d’indépendance grecque : Les Massacres de Scio, dont la composition et le sujet présentent des traits similaires avec la Prise de Constantinople par les Croisés.

La Prise de Constantinople par les Croisés, qui, par la richesse des décors, rappelle autant Rubens que la peinture orientaliste, se différencie des autres tableaux que les peintres néoclassiques (Papety, Odier, Blondel) ont composés sur un thème similaire pour le musée de Louis-Philippe : prise de Jérusalem, d’Edesse, d’Antioche, de Tripoli, etc… Aux croisés illuminés par le soleil, croix bien visibles sur les étendards éclatants, aux scènes univoques montrant le triomphe des armes et de la force, Delacroix préfère une atmosphère tumultueuse, des personnages ambivalents, un climat sombre, où l’on ne voit aucune croix, ni grecque, ni latine. Obscurcissant la gloire de Baudoin, conquérant d’un empire longtemps convoité par la cupidité des Occidentaux, il attire l’attention sur la détresse des Grecs : vision tragique d’une croisade où des Français et des Vénitiens pillent héroïquement l’une des cités les plus célèbres de l’Orient.

Bibliographie

Jean Flori, Les croisades, Editions Jean-Paul Gisserot, 2001.

Jacques Heers, Chute et mort de Constantinople, Perrin, Tempus, 2007.

Michel Butor, Dialogue avec Delacroix, Virgile éditions, 2008.

Sébastien Allard et alii, Eugène Delacroix, El Viso, 2011.

Michel Balard, Croisades et Orient latin, Armand Colin, 2017.

Sébastien Allard et Côme Fabre (dir.), Delacroix, Hazan-Musée du Louvre, 2018.

Pour citer cet article
Christophe CORBIER, « La Prise de Constantinople par les Croisés », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 janvier 2020. URL : http://www.histoire-image.org/de/etudes/prise-constantinople-croises
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