• Le Verrou.
    Le Verrou. Jean-Honoré FRAGONARD (1732 - 1806) 1777 Musée du Louvre

    FRAGONARD Jean-Honoré (1732 - 1806)

  • Le Verrou (détail).
    Le Verrou. Jean-Honoré FRAGONARD (1732 - 1806) 1777 Musée du Louvre

    FRAGONARD Jean-Honoré (1732 - 1806)

  • L'Adoration des Bergers.
     L'Adoration des Bergers.  Jean-Honoré FRAGONARD (1732 - 1806) 1775 Musée du Louvre

    FRAGONARD Jean-Honoré (1732 - 1806)

Le Verrou

Date de publication : février 2016

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Contexte historique

Le déclin du libertin

En 1761, Jean-Jacques Rousseau publie Julie ou la Nouvelle Héloïse, véritable jalon dans la pensée du XVIIIe siècle. Cet énorme succès de librairie partage sa situation de départ avec les romans libertins de l’époque : un homme et une jeune fille succombent à l’inclinaison qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Mais la suite de l’intrigue se détache des écrits licencieux contemporains, puisque les deux héros font le choix de la vertu en renonçant à leur amour impossible. Rousseau annonce ainsi le déclin du libertinage, qui devient une réalité dans la suite du siècle.

Le retour des valeurs morales dans la littérature et la société s’accélère au cours des années 1770. Le point culminant est atteint en 1782, lorsque paraissent Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, roman épistolaire dans lequel le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil, deux incarnations du libertin, subissent le discrédit, la déchéance ou la mort.

Par certains détails de ses œuvres tardives, Jean-Honoré Fragonard montre lui aussi une volonté de s’éloigner de l’esprit libertin. Ainsi, derrière l’apparence très explicite du célèbre Verrou, il est en réalité difficile de donner une interprétation univoque des intentions du peintre. D’autant que l’œuvre fut exécutée sur commande du marquis de Véri, dont la collection était alors très réputée, pour servir de pendant à L’Adoration des bergers, un tableau religieux que Fragonard avait réalisé quelques mois plus tôt.

Analyse des images

Le Verrou et son pendant

Le Verrou est un tableau narratif : Fragonard place le spectateur dans une position de témoin d’une scène dont l’issue fait peu de doute.

Vêtu de ses seuls sous-vêtements, un personnage masculin ferme le verrou d’une chambre à coucher, tandis qu’une jeune femme tente de l’en empêcher. Dans un mouvement du corps contradictoire, celle-ci jette sa main devant elle pour retenir le loquet, tout en se courbant vers l’arrière afin d’éviter les lèvres de l’homme. Son effort est vain : le verrou a déjà scellé la porte ainsi que son sort immédiat.

La toile est construite sur une grande diagonale tracée par le mouvement des corps. Comme pour appuyer l’intention de l’artiste, cette ligne de force constitue la seule zone mise en lumière dans cette chambre très sombre. En reliant ainsi le verrou, le coin du lit et une pomme, Fragonard induit une symbolique forte : le verrou poussé, ce lit déjà défait va accueillir les ébats du couple, ce qui, de façon métaphorique, équivaut à croquer la pomme du péché.

De prime abord et exception faite du format identique, Le Verrou et L’Adoration des bergers ne semblent pas fonctionner en paire. Mais à y regarder de plus près, certains rapprochements peuvent être faits. Le premier porte sur la construction de la composition : les deux tableaux sont structurés autour d’une diagonale, dont l’orientation est cependant inversée. Le traitement de la lumière – puissante sur une zone restreinte et laissant le reste de la toile dans un clair-obscur – est également comparable dans les deux peintures. Mais une différence fondamentale doit être remarquée : dans L’Adoration des bergers, la lumière émane du Christ enfant pour révéler sa divinité, quand l’éclairage du Verrou est extérieur afin de mettre en exergue la faute sur le point d’être commise.

Interprétation

« Par un contraste bizarre… »

« Il peignit pour le marquis de Véri un tableau dans la manière de Rembrandt, représentant L’Adoration des bergers, et comme l’amateur lui en demandait un second pour servir de pendant au premier, l’artiste, croyant faire preuve de génie, par un contraste bizarre, lui fit un tableau libre et rempli de passion connu sous le nom du Verrou. »

Ce commentaire d’Alexandre Lenoir, premier biographe de Fragonard, est certainement partagé par nombre de ses contemporains. Associer une scène licencieuse comme Le Verrou à une illustration de l’enfance du Christ est pour le moins blasphématoire. Il n’est pas certain que le peintre soit à l’origine de ce rapprochement. Peut-être s’est-il contenté de répondre à une commande explicite du marquis de Véri. Comme les nombreuses scènes galantes de sa collection incitent à le penser, ce dernier avait sans doute des affinités avec ce milieu libertin, parfois virulent à l’encontre de la religion.

La signification du Verrou, et notamment la question du consentement de la femme, a suscité une abondante littérature. La divergence des avis montre à quel point Fragonard a su concevoir une œuvre ambigüe. Dans des dessins préparatoires antérieurs de plusieurs années, sa figure féminine montrait un visage plus coquin, ce qui incitait à voir dans son attitude cette résistance feinte tant appréciée des libertins. Mais dans le tableau final, le mouvement du corps décrit plus haut donne un sentiment tout autre. Ajouté à la chaise renversée, témoin d’une lutte récente, Le Verrou pourrait véritablement être ce qu’il semble être : une scène de viol. En outre, la cruche intacte, la rose posée sur le lit et le bouquet jeté au sol symbolisent la virginité et la défloration, ce qui donne à l’événement à venir un caractère irréversible.

Fragonard était-il sensible au retour en grâce de la moralité ? Souhaitait-il dénoncer ce libertinage que pratiquaient les élites aristocratiques, mais qui choquait tant le peuple et fut un motif de critique du régime ? Si l’on répond à ces questions par l’affirmative, alors l’association à L’Adoration des bergers pourrait se comprendre comme une mise en opposition du pur amour divin et de la sexualité libertine, considérée comme sans issue.

Bibliographie

DUPUY-VACHEY Marie-Anne, Fragonard, Paris, Terrail, coll. « Sm’art », 2006.FAROULT Guillaume, Jean-Honoré Fragonard : Le Verrou, Paris, Réunion des musées nationaux / musée du Louvre, coll. « Solo » (no 37), 2007.FAROULT Guillaume, Fragonard amoureux : galant et libertin, cat. exp. (Paris, 2015-2016), Paris, Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 2015.

Pour citer cet article
Benjamin BILLIET, « Le Verrou », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 avril 2019. URL : http://www.histoire-image.org/de/etudes/verrou
Liens

Une étude de l’œuvre sur le site Panorama de l’art : https://www.panoramadelart.com/LeVerrou.

Commentaires
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Anie le 19/09/2018 à 11:09:04
Je suis heureuse de vous lire et enfin de lire une analyse qui ne reste pas ambigüe sur le fait que nous voyons une scène abusive et un non-consentement de la femme. Je commençais a me poser des questions et si j’étais la seule a venir a cette conclusion. Je n’aime pas l’association qui est faite de ce tableau avec celui de l’armoire et Le Contrat où le Verrou est décrit comme ‘la faute’, sans même expliquer quelle est la faute, mise à part celle du rapport sexuelle avant le marriage, et surtout en ommettant de dire qui fait la faute. Je suis outrée par l’autre analyse et au contraire soulagée et même encouragée dans mon effort d’analyse en découvrant ici ainsi votre clair texte d’analyse et d’interprêtation, je vous salue bien Benjamin Billiet.
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