30 juin 1878, une fête « vraiment nationale »

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Contexte historique

Paris inaugure le 1er mai 1878, sous la présidence de Mac-Mahon, sa troisième Exposition universelle (après celles de 1855 et 1867), la première de l’ère républicaine. L’enjeu est de taille : faire oublier au monde entier l’effondrement de 1870, au pays le traumatisme de la défaite, aux Parisiens les meurtrissures du siège et de la Commune, et, ce faisant, enraciner une République encore fragile malgré l’échec de la Restauration et la victoire des républicains à l’issue de la crise de régime qu’avait provoqué le renvoi de Jules Simon par Mac-Mahon le 16 mai 1877. Le succès fut immense. L’Exposition reçut 6 millions de visiteurs. Mais le plus beau jour fut le 30 juin, jour choisi pour célébrer « la paix et le travail ». Ce jour-là, qui débuta par l’inauguration de la statue de la République de Clésinger au Champ-de-Mars, Paris ne fut plus que lampions, lumières et musique ; pas une rue, pas une maison qui ne fût pavoisée d’oriflammes et de drapeaux. Le spectacle, unique et grandiose, devait marquer la foule immense qui, de l’aube jusque tard dans la nuit, envahit les places, jardins, boulevards et jusqu’aux plus petites rues, qui devinrent autant de lieux à célébrer par le chant, la poésie, le dessin ou la peinture.

Analyse des images

Claude Monet est à Paris en 1878, où il habite, pour quelques mois. Quoique pauvre et dans le souci de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille (Michel est né le 17 mars), le peintre s’enivre du spectacle de la ville et de sa modernité ; oubliant pour un temps les jardins, il retrouve le 30 mai l’inspiration qui lui avait fait peindre cinq ans plus tôt le boulevard des Capucines et sa foule bigarrée. « J’aimais les drapeaux, dira-t-il, la première fête nationale du 30 juin, je me promenais […] rue Montorgueil ; la rue était très pavoisée et un monde fou, j’avise un balcon, je monte… » Monet renouvelle l’expérience de la vue plongeante chère aux impressionnistes, tels Caillebotte ou Pissarro ; la rue est étroite et la perspective accentuée par le format en hauteur de la toile. Surtout le rôle principal est réservé aux drapeaux qui flottent au vent et à la foule, peints par petites touches fragmentées et rapides. Ce jour-là Monet peignit une autre toile, jumelle de celle-ci, La Rue Saint-Denis. Fête du 30 juin 1878 (Rouen, musée des Beaux-Arts). Les deux furent exposées lors de la quatrième exposition impressionniste en 1879.

Interprétation

Célèbre chez les historiens de l’art, parce que chef-d’œuvre de l’impressionnisme, cette toile de Monet est souvent perçue, à tort, comme une représentation du « 14-Juillet ». Pourtant, s’il s’agit bien d’une erreur, puisque le 14 juillet ne sera décrété fête nationale qu’en 1880, cette erreur n’est-elle pas compréhensible ? La multitude de coups de pinceau colorés, juxtaposés, exalte en effet la palette tricolore et suggère un archétype de réjouissance républicaine et populaire – et donc d’abord le 14-Juillet – plutôt qu’un événement précis. La toile de Monet offre par ailleurs, toujours au-delà de l’événement, une représentation fortement suggestive de la rue, de la foule, de la ville, trois sujets neufs pour le XIXe siècle, qui inspirèrent par exemple aussi Verhaeren (« Ces foules et ces foules… »), poète des villes tentaculaires.

Bibliographie

Sylvie PATIN Monet.
Un œil, mais bon Dieu, quel œil !
Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1993.
Chantal GEORGEL La Rue Paris, Hazan, 1986.
Christian AMALVI « Le 14-Juillet » in Pierre NORA (sous la direction de) Les Lieux de mémoire , tome I « La République »Paris, Gallimard, 1984, rééd.coll.
« Quarto », 1997.

Pour citer cet article
Chantal GEORGEL, « 30 juin 1878, une fête « vraiment nationale » », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/30-juin-1878-fete-vraiment-nationale?i=291
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