Angoulême : le festival de la bande dessinée

Date de publication : Juillet 2017

Maîtresse de conférences en histoire culturelle du contemporain Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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Contexte historique

Une affiche pour le « neuvième art »

Après Hugo Pratt, auteur de l’affiche du premier salon en 1974, André Franquin signe celle de 1975, au sens propre : sa signature est reproduite en bas à droite de l’affiche sur laquelle est reproduit l’un de ses dessins. Auteur belge de bande dessinée né en 1924, Franquin est alors bien connu des amateurs de bande dessinée, en particulier des lecteurs du Journal de Spirou pour lequel il a développé dès 1946 des histoires de Spirou et Fantasio, et inventé à la fin des années 1950 le personnage de Gaston Lagaffe, devenu central dans son travail. Présent lors de la première édition du salon d’Angoulême, Franquin y a été récompensé par le grand prix. En vertu d’une tradition qui se met alors en place, il obtient également le privilège de réaliser l’affiche de l’édition suivante. Après plusieurs décennies de travail, sa reconnaissance comme auteur de bande dessinée est en marche.

En 1975 a lieu la seconde édition du « salon international de la bande dessinée », à Angoulême, une ville de taille moyenne, préfecture de la Charente, frappée par la crise industrielle. À l’origine de cette manifestation se trouvent des élus municipaux passionnés de bande dessinée, Francis Groux et Jean Mardikian, qui avec le journaliste Claude Moliterni imaginent dès 1972 une exposition consacrée à la BD. L’année suivante, des rencontres littéraires ont lieu, suivies en 1974 d’un « salon » de deux jours rassemblant éditeurs et auteurs de bande dessinée francophones. Le modèle est italien : il s’agit du festival de bande dessinée de Lucques, fondé en 1965 par une équipe franco-italienne, et couronné de succès édition après édition. À Angoulême est fondée une association dédiée à l’organisation de l’événement, soutenue par des subventions annuelles de la municipalité qui prête également des locaux. Le projet, confirmé lors de l’édition de 1975 qui dure quatre jours (23-26 janvier 1975), est double : célébrer la bande dessinée, qualifiée de « neuvième art », et attirer un grand nombre de « bédéphiles » à Angoulême.  

Analyse des images

Célébration de la bande dessinée

Les choix de Franquin révèlent une volonté, à travers l’affiche elle-même, de rendre hommage à la bande dessinée comme médium, comme esthétique et comme genre, tout en mettant en avant son style personnel. Original pour ce type de support, le format « paysage » ou « à la française » (orienté dans le sens de la largeur), évoque celui des comics strips nés aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle : des « bandes » comportant dessins et textes, insérées dans les dernières pages des périodiques et des magazines. Franquin structure l’affiche en trois bandes verticales : en haut et en bas, des éléments informatifs sont donnés, qui informent le public du salon sur son existence, les dates et lieux auxquels il se déroule pour sa seconde édition, et qui identifient le dessinateur et sa maison d’édition Dupuis créée en 1938. La neutralité de ces mentions est nuancée par les trois points d’exclamation qui ponctuent la mention du salon : une caractéristique de la bande dessinée humoristique telle que la pratique Franquin.

Dans la bande médiane est reproduite, en noir et blanc, une case tirée du numéro 1801 du Journal de Spirou (19 octobre 1972), emblématique de l’univers de Franquin : on y voit Gaston Lagaffe installé pour dormir dans une caverne creusée au sein des archives du Journal de Spirou. Les phylactères rendent l’affiche sonore : les ronflements humains et animaux, la musique sortie du transistor, animent la scène rendue comique par l’arrivée imminente des collègues de Lagaffe. Le dessin, exemplaire d’une BD dite de « gags », reflète aussi l’esprit « copain » du salon d’Angoulême. 

Interprétation

Vers une reconnaissance de la BD et de son festival

Cette affiche reflète un tournant dans l’histoire, naissante, du salon international de la bande dessinée, qui en 1975 prend de l’importance temporelle (de 2 à 4 jours), matérielle (quatre lieux dont trois institutions publiques), et internationale (le Grande Prix va à Will Eisner pour The Spirit). Le succès attendu se vérifie : 10 000 visiteurs, un grand intérêt des critiques, des éditeurs et des auteurs, qui va croissant après 1977 avec la présence d’Hergé qui réalise l’affiche et préside le salon.

L’affiche de Franquin illustre également le phénomène d’ « artification » de la bande dessinée : les dessinateurs commencent à être reconnus comme créateurs, et non seulement comme illustrateurs. Une forme de vedettariat se développe avec des conférences, des expositions, des signatures, et l’entrée des planches de BD sur le marché de l’art. Franquin comme d’autres auteurs franco-belges continue à publier pour la jeunesse, tout en inventant une BD pour adultes, innovante par son esthétique et son discours (Les idées noires), qui élargit le public de la bande dessinée et contribue à sa diversification. Devenu officiellement un « festival » en 1996, Angoulême est le symbole de cette reconnaissance de la bande dessinée comme objet culturel légitime.  

Bibliographie

Thierry GROENSTEEN, Primé à Angoulême, Éditions de l'An 2, Angoulême, 2003.

Sylvain LESAGE, « Angoulême, la « ville qui vit en ses images » ? Politisation de la culture et institutionnalisation du festival », dans Anaïs Fléchet, Pascale Goetschel, Patricia Hidiroglou, Sophie Jacotot, Caroline Moine, Julie Verlaine (dir.), Une histoire des festivals (XXe - XXIe siècles), Publications de la Sorbonne, Paris, 2013, p. 251-264.

Francis GROUX et Jean MARDIKIAN (dir.), Au-delà de la BanDe ! 1974-2013, comment le festival a changé Angoulême ! Entrez dans la Bande, Angoulême, 2012

 

Pour citer cet article
Julie VERLAINE, « Angoulême : le festival de la bande dessinée », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 Septembre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/angouleme-festival-bande-dessinee
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