Les artistes sous l’Occupation : Joséphine Baker

Date de publication : Septembre 2013

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Contexte historique

Joséphine Baker à Paris en 1940

Chanteuse, danseuse et meneuse de revue, Joséphine Baker (1906-1975) connaît un immense succès en France dans les années 20 et 30. Du charleston scandaleux de la Revue nègre, présentée au théâtre des Champs-Élysées puis aux Folies-Bergère, au music-hall (au Casino de Paris) en passant par la chanson et plus tard le cinéma, elle devient à la fois l’égérie des milieux artistiques (les cubistes et les surréalistes notamment) et un phénomène pour le public parisien, qui apprécie sa sensualité exotique et découvre à travers elle le jazz et la musique noire. Installée à Paris, elle acquiert la nationalité française en 1937.

En raison de sa couleur de peau et de son engagement public antinazi, Joséphine Baker ne pourra plus se produire sur scène en France et y donne ses derniers spectacles au cours de l’année 1940, date à laquelle la photographie « Joséphine Baker sur scène dans un cabaret à Paris pendant l’Occupation » a été prise.

Si, en dépit de son titre, il n’est pas sûr que le cliché ait été pris après le 22 juin 1940 (seuls des civils et des soldats français sont présents dans la salle), il est aussi possible que le spectacle se déroule quelques jours (ou semaines) à peine après le début de l’Occupation.

En effet, les cabarets de la capitale ne ferment pas entre 1940 et 1944, tolérés qu’ils sont pour distraire les officiers allemands, les collaborateurs en vue et certains membres de l’élite politique, sociale et culturelle parisienne.

Témoignant d’une scène doublement paradoxale (la fête juste avant ou juste après la défaite ; une artiste noire se produisant dans une ville soumise à Vichy et aux nazis), « Joséphine Baker sur scène dans un cabaret à Paris pendant l’Occupation » possède une valeur documentaire mais surtout hautement symbolique.

Analyse des images

La « Vénus d’ébène »

« Joséphine Baker sur scène dans un cabaret à Paris pendant l’Occupation » se compose de deux parties réunies par un plan d’ensemble.

Debout sur une petite scène surélevée, Joséphine Baker, cheveux courts et robe de gala blanche, s’est parée de bijoux assez discrets (bracelet et boucles). En pleine action, elle ferme les yeux, chante et tend les deux bras vers le public, avec une étonnante intensité et une profonde émotion.

L’artiste noire fait face à un public essentiellement composé de militaires français (uniformes), de quelques infirmières (habits blancs) et de rares civils (des femmes notamment). Captivés (bouche bée), ravis (sourires), admiratifs (regards brillants), les spectateurs semblent vivre un moment exceptionnel dans une salle assez petite.

Interprétation

Une artiste engagée

Militante antiraciste, noire et épouse d’un juif, Joséphine Baker dénonce très tôt le danger que représente le nazisme. Elle organise des concerts pour lever des fonds au profit de l’armée française, s’engage pour la Croix-Rouge et devient un agent du contre-espionnage dès 1939. Après la défaite, elle rejoint les services secrets de la France libre pour lesquels elle remplit d’importantes missions (cachant notamment des messages confidentiels dans ses partitions), avant d’assurer la propagande de de Gaulle, au péril de sa vie.

C’est donc une artiste « engagée » qui se produit ici, non pour un parterre de nazis ou de collaborateurs, mais pour un public de Français eux aussi engagés (soldats, infirmières). L’intensité avec laquelle elle chante, la position de ses bras (qui semblent à la fois donner, transmettre et recevoir), disent aussi cet engagement, cette communion.

Il y a d’ailleurs une forme de « sobriété » dans la tenue et, imagine-t-on, dans le spectacle donné ici par la chanteuse. Divertissant et réconfortant sans être absolument léger ou superficiel, ce moment d’art comporte une certaine gravité, où l’énergie déployée (peut-être l’une des dernières fois avant la fin de la guerre) par Joséphine Baker peut aussi symboliser un appel vibrant à la lutte et à la résistance.

Bibliographie

· Jean-Pierre AZÉMA, Nouvelle histoire de la France contemporaine, tome XIV « De Munich à la Libération, 1938-1944 », Paris, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 1979, nouv. éd. 2002.

· Jean-Pierre AZÉMA et Olivier WIEVIORKA, Vichy, 1940-1944, Paris, Perrin, 1997.

· Joséphine BAKER et Jo BOUILLON, Joséphine, Paris, Robert Laffont, coll. « Vécu », 1976.

· Stéphanie CORCY, La Vie culturelle sous l’Occupation, Paris, Perrin, 2005.

· Charles ONANA, Joséphine Baker contre Hitler. La star noire de la France libre, Paris, Duboiris, coll. « Itinéraire », 2006.

· Marcel SAUVAGE, Les Mémoires de Joséphine Baker, Paris, Éditions Dilecta, 2006.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Les artistes sous l’Occupation : Joséphine Baker », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Octobre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/artistes-occupation-josephine-baker?i=1306&d=31&t=332
Commentaires
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D Lorin le 02/10/2013 à 10:10:03
Quoi de plus erroné que ce titre ?

Il est flagrant que les larges baies vitrées et les moulures semblent tout droit sortir d'un de ces "châteaux" réquisitionnés à l'arrière pour abriter un état-major, voire un hôpital de campagne.

Car quelle infirmière irait dans un cabaret en tenue de travail ? Les militaires présents pourraient être autant des convalescents que du personnel soignant. Personne ne paraît être en tenue de sortie, de rigueur chez les permissionnaires. Très étrange, aucun insigne de grade n'est visible (manches, épaulettes). On dirait presque des soldats soviétiques...

Les civils pourraient être tout aussi bien les propriétaires légitimes du lieu que du personnel de secrétariat. D'ailleurs, coiffure, chaussures et longueur de robe de la jeune femme blonde (au centre) sont à peu près les seuls indicateurs temporels qui seraient exploitables.

Loin d'être béats d'admiration, certains (sur la gauche) chantent en choeur à gorge déployée, comme Joséphine Baker les invite à le faire de ses deux mains qui se lèvent.

Quant au décor, l'estrade semble improvisée, recouverte d'un tapis tout-à-fait à sa place dans un intérieur bourgeois. Si c'est un cabaret, où sont les tables où l'on consomme ? Ou alors, où sont les rangées de fauteuils ? Ici des successions de chaises, sans plus.

Tout concourt alors à faire de cette photo le reflet d'un tour de chant de soutien à la Croix-Rouge, à des lieues des cabarets parisiens.