• La soupe du matin.

    Norbert GOENEUTTE (1854 - 1894)

  • L'éclair.

    Alexandre ANTIGNA (1817 - 1878)

Aspects de la misère urbaine au XIXe siècle

Auteur : Ivan JABLONKA

Partager sur:

Contexte historique

Plusieurs événements, sous la monarchie de Juillet, ont éveillé la réflexion de la bourgeoisie au sujet de la misère populaire : la révolution de 1830 à Paris, les insurrections des canuts de Lyon en 1831 et en 1834, la crise de subsistance de 1846. C’est donc entre 1830 et 1840 que l’opinion prend conscience de la misère urbaine et ouvrière.

Diverses réalités sont alors décrites : la pauvreté, la misère (manque de biens extrême), le paupérisme (pauvreté comme phénomène économique en rapport avec l’industrialisation). Cette révélation est l’œuvre d’opposants au régime comme le docteur Guépin. Mais la très officielle Académie des sciences morales et politiques a également incité à l’étude du paupérisme.

C’est elle qui a poussé Villermé à enquêter, dans les années 1830, sur les conditions de vie et de travail des ouvriers du textile à Lille et à Rouen. Son ouvrage, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers, publié en 1840, n’a pas peu contribué à la prise de conscience.

Analyse des images

Selon Buret, un tiers de la population en 1840 est assistée par la charité publique. Celle-ci est à la fois un moyen de soulager les pauvres et de les enserrer dans un système de sujétion paternaliste. Le baron de Gérando, grand philanthrope et spécialiste de la charité, écrit en 1820 : pauvre ou enfant, « le faible appartient au fort à titre d’adoption ».

C’est une scène de bienfaisance que Goeneutte, actif dans le dernier quart du XIXe siècle, représente La Soupe du matin. À l’arrière-plan, des pauvres – hommes, femmes en haillons, enfants et vieillards – se pressent dans le froid du matin à une distribution de soupe populaire. Au premier plan de cette cour d’immeuble, occupés à boire le breuvage bien chaud, ils ressemblent à des particules éparses.

Les pauvres que L’Éclair terrorise sont au contraire serrés les uns contre les autres. Dans un grenier, une mère indigente et seule (où est le père ?) tente de rassurer ses enfants réveillés en pleine nuit. La scène est traitée avec force : les puissants contrastes de lumière et l’expressivité des personnages, issus du peuple et représentés grandeur nature, constituent les traits d’un caravagisme à portée sociale. L’éclair et l’effroi qu’il suscite, en revanche, sont un thème romantique (ou biblique, comme dans les scènes du Déluge).

Tout semble opposer les deux tableaux, repas matinal plutôt serein et scène dramatique de nuit. Le premier offre une description fidèle de la réalité, le second est une métaphore de la pauvreté ; l’un éparpille les éléments, l’autre résume de manière saisissante. Mais les indigents qui se bousculent pour la soupe et la « Mère courage » protégeant ses enfants sont tous des pauvres, des malheureux qui, avec les prolétaires de l’industrie, sont les « misérables » du XIXe siècle.

Interprétation

Les deux peintres entendent montrer le vrai visage de la pauvreté, mais avec des styles différents. Si La Soupe du matin cherche plutôt à sensibiliser le spectateur avec sa précision naturaliste, L’Éclair sonne comme un avertissement. Le premier est un documentaire sans prétention, le second un symbole, une œuvre à plusieurs degrés de lecture.

Présenté en 1848 au premier Salon de la IIe République, ce tableau exhibe la misère du peuple avec le même souffle visionnaire que Millet et Courbet dans Les Glaneuses et Les Casseurs de pierre. Les personnages sont convulsionnés par la peur – peur de la foudre, du ciel noir, c’est-à-dire peur de la misère et de la guerre civile qui appauvrit les humbles.

Mais cet effroi en évoque un autre : la grande peur de la bourgeoisie après les journées de Juin, peur du peuple et de sa violence supposée, peur du sang qu’il pourrait verser. Menace des révolutions à venir, l’éclair pourrait bien finir par épouvanter aussi la bourgeoisie. Trois ou quatre décennies plus tard, les pauvres de La Soupe du matin semblent bien paisibles : sous la IIIe République, la misère est un peu dédramatisée et atténuée.

Bibliographie

Catherine DUPRAT, Le Temps des philanthropes. La philanthropie parisienne des Lumières à la monarchie de Juillet. Pensée et action, thèse d’État, université Paris I, 1991.

Philippe SASSIER, Du bon usage des pauvres. Histoire d’un thème politique (XVIe-XXe siècle), Paris, Fayard, 1990.

Pour citer cet article
Ivan JABLONKA, « Aspects de la misère urbaine au XIXe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/aspects-misere-urbaine-xixe-siecle?i=125&d=1&a=139&id_sel=271
Commentaires
Ajouter un commentaire
FLORECITA le 06/11/2011 à 10:11:11
Bonjour, Tout d'abord toutes mes félicitations pour votre site que j'aime beaucoup. Il me semble que l'image du tableau d'Antigna est inversée droite/gauche. Ci-joint, le lien RMN : http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CSearchZ.aspx?o=&Total=6&FP=422645&E=2K1KTSU86BFKT&SID=2K1KTSU86BFKT&New=T&Pic=6&SubE=2C6NU0ND2T6U