• Les instruments de musique.

    Georges BRAQUE (1882 - 1963)

  • Compotier et cartes.

    Georges BRAQUE (1882 - 1963)

  • Verre et damier.

    Juan GRIS (1887 - 1927)

  • Bouteille et verre.

    Henri LAURENS (1885 - 1954)

Aspects populaires du cubisme

Date de publication : Juin 2007

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Contexte historique
L’empathie pour le populaire

La bohème montmartroise était essentiellement composée de jeunes gens en rupture avec le milieu bourgeois. Vivant modestement, voire pauvrement, de divers métiers subsidiaires plus ou moins étrangers à leur activité artistique, ils s’attachaient dans leur habillement, leur comportement, leur mode de vie, à contrer le modèle bourgeois. Vêtus avec extravagance, ils imitaient les manières et le parler populaires, et menaient des soirées mouvementées dans les cabarets du quartier.

Pour certains une véritable empathie soutenait cette identification. Partageant les conditions de vie difficiles des classes pauvres, ils avaient des idées politiques similaires (gauchistes ou anarchistes) et aimaient se mêler aux ouvriers. Parmi les cubistes, beaucoup avaient d’ailleurs des origines modestes et des formations atypiques : Braque, dont le père était peintre en bâtiment, avait suivi une formation de peintre décorateur ; élevé dans un quartier ouvrier, Laurens avait débuté sa carrière comme tailleur de pierre sur les chantiers ; Gris aussi était autodidacte, n’ayant pour seul bagage à son arrivée à Paris que deux années d’apprentissage du dessin industriel dans une école des arts et manufactures espagnole.

De nombreux indices témoignent de cette identification réelle aux classes populaires. Aucun des cubistes ne portait l’habit caractéristique du rapin, l’apprenti artiste bohème : Picasso préférait le bleu de travail, et Braque le bourgeron du mécanicien, la culotte du menuisier ou la casquette du mareyeur. Tous appelaient leur marchand, Daniel-Henry Kahnweiler, « Patron » et appréciaient les mêmes divertissements – le cirque, le café-concert, le cinéma, le sport (boxe, lutte, cyclisme), le café ou la danse.
Analyse des images
Iconographie, technique et matériaux populaires

Cette proximité avec les milieux populaires s’observe dans certaines de leurs œuvres. Dans Les Instruments de musique, Braque associe aux instruments classiques traditionnels du genre de la nature morte le moderne et vulgaire bandonéon, celui des bals populaires et des cabarets. Par ailleurs, les cubistes représentent souvent l’univers des cafés, les verres, les journaux, les bouteilles d’alcool, les paquets de tabac ou les jeux qui encombrent les tables et participent au délassement recherché en ces lieux : Braque reproduit des cartes à jouer, Gris un damier, Laurens un verre et une bouteille. La décoration même qui ornait les espaces privés et publics modestes se trouve présente par les imitations faux bois de Compotier et deux cartes à jouer et les morceaux de papier peint (fleuri et faux bois) de Verre et damier. Ces papiers ornaient les murs des habitations et des estaminets, et remplaçaient à moindres frais les lambris et les étoffes murales des décors bourgeois et aristocratiques.

Braque introduisit également dans ses toiles, bientôt suivi par Picasso et Gris, des techniques empruntées au métier de peintre décorateur : la plupart des inscriptions sont peintes au pochoir, et les imitations faux bois, comme dans Compotier et deux cartes à jouer, sont réalisées à l’aide des dents d’un peigne passées sur la peinture fraîche de manière à reproduire les veines du bois plus rapidement.

Enfin, pour leurs papiers collés et leurs constructions, ils ont utilisé des matériaux pauvres – fragments de journal, de papier, de papier peint, planches de bois, feuilles et tubes de métal – récupérés pour la plupart dans leur environnement. Picasso aura même recours à des boîtes de conserve dans Verre, journal et dé ou Bouteille de Bass, verre et journal.
Interprétation
L’artiste, un travailleur manuel ?

L’intégration de sujets, de techniques et de matériaux affiliés aux milieux populaires représente avant tout, comme l’a remarqué Apollinaire, un moyen de réinsérer l’art dans le présent afin qu’il ne s’enferme pas dans une tradition appartenant exclusivement au passé : « De même que le langage du peuple était pour Malherbe le bon langage de son époque, le métier de l’artisan, du peintre en bâtiment, devrait être pour l’artiste la plus vigoureuse expression matérielle de la peinture. »

Elle équivalait également à une « déhiérarchisation » des catégories artistiques traditionnelles. Si, comme le démontrent les œuvres cubistes, tous les sujets, tous les procédés et toutes les matières sont valables pour faire de l’art, cela signifie qu’il n’existe pas de distinction entre les beaux-arts et les autres activités manuelles. Les uns ne sont pas supérieurs aux autres ; André Salmon parlait même du « bénéfice certain que trouve l’artiste à se pencher sur les beautés du travail de l’ouvrier ».
Indirectement, et dans la continuité de cette désacralisation de la création artistique, les cubistes revendiquaient ainsi un statut moins exceptionnel pour l’artiste : celui-ci pouvait être assimilé à un travailleur manuel, ce dont témoignait la visibilité des procédés (collage, assemblage) et des matériaux (papier, bois, métal…) employés dans les papiers collés et les constructions. Ils valorisaient l’aspect technique et manuel de l’activité plastique, a contrario des normes académiques qui préconisaient de rendre la main invisible, et remettaient celui-ci au cœur de l’appréciation esthétique de l’ouvrage achevé, à l’instar de la place accordée au savoir-faire de l’artisan dans l’évaluation de son chef-d’œuvre. À leurs yeux, l’artiste n’était tout au plus qu’un fabricant d’objets spéciaux.
Pour citer cet article
Claire LE THOMAS, « Aspects populaires du cubisme », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 02 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/aspects-populaires-cubisme?i=794&d=1&a=592&id_sel=1427
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