La bataille de Reichshoffen, 6 août 1870

Date de publication : Août 2005

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Contexte historique

Dès le début de la guerre franco-prussienne, en août 1870, les armées françaises subirent de graves revers en Alsace. Ayant dû évacuer Wissembourg, Mac-Mahon se replia dans la région des villages de Woerth, Froeschwiller et Reichshoffen, où il était résolu à venger son premier échec. Vivement attaqués le 6 août, les Français résistent tant bien que mal, mais ils sont bientôt tournés sur leur droite par les Prussiens, près de Morsbronn. C’est alors que les cuirassiers du général Michel et les lanciers chargent pour enrayer un éventuel encerclement. Mais ils vont jusqu’à s’engager dans la grand-rue de Morsbronn où ils sont littéralement exterminés par les Prussiens embusqués dans les maisons. Mac-Mahon se décide alors à la retraite. Pour couvrir son armée, plus au nord, il envoie les cuirassiers du général Bonnemain sur Woerth. Dans des conditions similaires à celles qu’a rencontrées le général Michel, les cuirassiers sont là aussi décimés au milieu des champs de houblon. Au final, ces deux charges inutiles et stupides, menées sur des terrains peu propices aux cavaliers, n’ont même pas retardé l’avance prussienne. La conséquence militaire de ces défaites fut, au lendemain du 6 août, la substitution de Bazaine à Mac-Mahon comme commandant en chef des armées françaises.

Analyse des images

C’est cet acte militaire absurde qu’Aimé Morot a retracé dans ce tableau. Mais l’incurie du commandement ne transparaît pas dans cette composition où les cavaliers semblent déferler irrésistiblement sur des Prussiens embusqués derrière les arbres. C’est une masse compacte à laquelle rien ne résiste qui est dépeinte, et, si l’artiste a montré la mort qui frappe les chevaux et leurs cavaliers, il apparaît évident au vu du tableau que la charge fut victorieuse. Prétexte à montrer l’héroïsme du soldat français, l’œuvre ne retrace rien des conditions déplorables dans lesquelles fut menée la charge. D’un point de vue formel, l’artiste reprend la vieille formule de la peinture de bataille, avec au premier plan des morts qui servent de repoussoir à l’action principale. Mais il n’y a plus ici de général victorieux : le moment choisi par Morot est celui de la mort du colonel de Lacarre, à gauche, dont la tête fut emportée par un boulet à la tête du 3e cuirassiers. Durant un certain temps, l’officier galopa sans tête à l’avant de son régiment. C’est le cuirassier qui fait le vrai sujet du tableau, son attaque impulsive, sans qu’aucun des militaires soit d’ailleurs mis en valeur par rapport aux autres. De ce fait, c’est à une réhabilitation du soldat français que se livre Morot, soldat dont la bravoure ne saurait être mise en doute, quitte à trahir la réalité de l’événement qui fut tout sauf intelligent. On notera aussi que les charges – c’est celle de Woerth qui est représentée ici – n’eurent pas lieu à Reichshoffen comme la légende s’est plu à le dire, et la bataille du 6 août porte en fait le nom de Froeschwiller ou de Woerth. Le mythe s’est donc très tôt emparé de ces charges, en leur attachant un nom et une gloire auxquels elles ne peuvent pourtant prétendre.

Interprétation

La légende imprègne ce tableau. À le regarder, on pourrait croire que la bataille fut victorieuse. En fait, c’est peut-être l’absurdité de ces charges qui par contrecoup en a provoqué le mythe. Il fallait séparer le soldat français, qui n’avait pas démérité, jusqu’à l’absurde pourtant, jusqu’au suicide, de son commandement. Réhabiliter le cuirassier revient à enfoncer le régime impérial et ses dignitaires, en particulier Mac-Mahon, mauvais général qui sera néanmoins président de la République de 1873 à 1879. Mais le tableau fut peint en 1889, au moment de la montée du boulangisme, qu’accompagnait un fort esprit de revanche. Réhabiliter le cuirassier de 1870, c’était mettre en avant le Français qui ne devait sa défaite qu’à un régime politique honni.

Ce tableau est à comparer avec la Charge du 9e cuirassiers dans Morsbronn d’Édouard Detaille (Reims, musée Saint-Remi). Cette œuvre montre toute l’absurdité d’une charge de cavalerie lourde dans la rue d’une ville. C’est donc la réalité qu’a montrée Detaille à l’inverse de Morot. Mais la date est pour beaucoup dans cette représentation : Detaille expose son œuvre en 1874, la défaite est encore dans tous les esprits, et c’est une vision sans concession, dans une période d’incertitude politique, qu’il y révèle. Le temps de la reconstruction de la France n’est pas encore venu, avec comme corollaire la revanche.

Bibliographie

Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU, 1870.
La France dans la guerre
, Paris, A.
Colin, 1989.

Pour citer cet article
Jérémie BENOÎT, « La bataille de Reichshoffen, 6 août 1870 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/bataille-reichshoffen-6-aout-1870?i=629&d=1&v=1870&w=1870
Commentaires
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Morot le 21/04/2013 à 03:04:55
Monsieur, Morot, qui a exposé ce tableau en 1887, était apparament apprécié par la critique comme peintre qui pouvait rivaliser avec Neuville où Detaille, qui à l'époque dominaient l'art militaire francais, voir les citations en dessous. Cordialement Julia Schnitker

« Les meilleurs tableaux de la vie militaire sont une Bataille de Reischoffen, en petite dimension, par M. Morot, destinée à la salle d’honneur du 3e régiment de cuirassiers, où l’impétueuse mêlée des hommes et des chevaux est représentée avec une ardeur de mouvement qui n’exclut ni la justesse du dessin, ni la varie´té des expressions,et un paysage charmant de M. Protais, où l’on voit passer sur une route le long du bois un régiment en marche », Lafenestre, Georges, “Salon de 1887”, in: Revue des Deux Mondes, Mai-June 1887, page 637-638.



“La Bataille de Reischoffen de M. Aimé Morot est un des succès les plus légitimes du Salon. Elle permet d’espérer que le vide creusé par le décès de M. Alphonse de Neuville et sur la désertion de M. Detaille dans l’equipement militaire, dans les cadres des tailleurs, sera bientôt comblé. Il y a un superbe élan dans cette charge furieuse. Une fiévre de vie, une fougue guerrière vraiment héroique, anime cette poignée de soldats, qui se meut vers la mort. On a la sensation du chox impétueux, du renversement, de l’écrasement qui amènera tout à l’heure cet ouragan de fer dans les rangs ennemis. Un souffle de mâle énergie, de courage exaspéré se dégage des rangs pressés de ces cavaliers. A part le mouvement de l’ensemble si admirablement traduit, chaque physionomie, chaque attitude des héros de cette action épique traduit le même sentiment d’ardente fureur, de mépris de la vie, de soif des dangers. L’officier qui se retourne en selle et jette le cri suprême du commandement, est une sublime expression de la vaillance militaire. Il atteint l’idéal de la beauté virile dans ce dernier appel fait au courage et à l’honneur de ses compagnons d’armes. Dans ce visage rien de grimacant, rien de contracté, et cependant tous les muscles sont en action, sont en jeu. Le cris amène un tel déplacement des lignes de la face que presque toujours il est digracieux”, Ponsonailhe, Charles, “La peinture”, in: L’Artiste, volume I, 1887, page 435.