Boissy d'Anglas

Date de publication : Octobre 2003

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Contexte historique

Après la chute de Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), les sans-culottes qui n’avaient pourtant guère réagi pour le soutenir, sentirent très vite que la réaction thermidorienne allait à l’encontre de leurs intérêts. La liberté des prix retrouvée après la suppression de la loi du maximum général (4 nivôse an III, 24 décembre 1794) entraîna une flambée qui, ajoutée à de mauvaises récoltes et à un hiver très rigoureux, provoqua un sursaut des classes populaires acculées par la disette. Le spectre d’une insurrection réapparut au printemps 1795. Mais les journées du 12 germinal (1er avril 1795) et du 1er prairial an III (20 mai) n’aboutirent pas : les sans-culottes avaient perdu leurs chefs. Le 20 mai, les ouvriers affamés des faubourgs avaient envahi l’Assemblée et décapité le député Féraud qui tentait de s’interposer. Ils forcèrent Boissy d’Anglas, président de la Convention, à saluer la tête de son collègue portée au bout d’une pique. En restant imperturbable, le président avait évité que l’Assemblée ne cède à la pression en se dissolvant. Suite à cet événement, plusieurs députés montagnards nostalgiques de la Terreur robespierriste, Prieur de la Marne, Romme, Bouchotte, Soubrany, Duroy et Duquesnoy, qui étaient restés assis en signe de solidarité avec les émeutiers, furent arrêtés et guillotinés.

Analyse des images

En septembre 1830, Guizot, président du Conseil de Louis-Philippe, lança un concours pour, à terme, sélectionner trois tableaux destinés à décorer la Chambre des députés. Le programme avait été scrupuleusement établi : « Louis-Philippe prêtant serment à la chambre constitutionnelle le 29 août 1830 » devait être encadré par « Mirabeau répliquant au marquis de Dreux-Brézé le 23 juin 1789 » et « Boissy d’Anglas saluant la tête de Féraud le 1er prairial an III ». Les candidats pouvaient traiter l’un de ces trois sujets. Sur les nombreux artistes qui participèrent à ce concours, cinquante-trois choisirent de représenter Boissy d’Anglas. Parmi eux, Hennequin, vieux peintre émigré en Belgique qui s’était beaucoup impliqué dans les événements de la fin de la Convention et du Directoire, et, plus ou moins activement, dans le complot babouviste, mais aussi Delacroix (musée de Bordeaux), Alexandre Evariste Fragonard (musée du Louvre), Paul Chenavard (musée Carnavalet), Roehn (Tarbes), Vinchon (Tours), Court, etc. Sans démériter, Tellier livra une œuvre assez proche des autres où la poussée populaire fait disparaître les députés dans la cohue des sans-culottes. Une grande diagonale marquée par la pique au bout de laquelle est plantée la tête de Féraud pointe vers la tribune où se tient Boissy d’Anglas et qu’encadrent les Déclarations des droits de l’homme. Le geste digne mais craintif du président qui salue son collègue tué s’oppose aux gesticulations des sans-culottes et des tricoteuses. Pourtant, cette populace semble respecter la représentation nationale : les figures les plus proches de Boissy d’Anglas, dans des gestes de supplication, lui soumettent des pétitions. Dans ce tableau, Tellier n’a pas cherché à condamner le peuple, mais bien à montrer sa détresse : seule la misère l’entraîne à de telles extrémités, il faut donc l’écouter.

Le tableau de Tellier fut éliminé par le jury en raison de son caractère sanglant et sans doute de cette indulgence envers le peuple, Tellier ne réalisa pas son tableau. Ce fut Vinchon qui l’emporta. Mais sa toile, achevée en 1834, ne fut jamais mise en place : on craignait que le sujet ne remuât trop de souvenirs tragiques et ne fût perçu comme une condamnation du peuple. En effet, de nombreux artistes, dont Court, à l’inverse de Tellier, avaient montré le peuple sous des traits peu flatteurs, presque caricaturaux.

Interprétation

A travers les trois sujets du concours, il s’agissait d’inscrire le nouveau régime dans la tradition révolutionnaire, mais une révolution constitutionnelle, qualifiée depuis de « bourgeoise ». L’action de Mirabeau, noble en rupture de ban, marquait l’entrée de la bourgeoisie dans le gouvernement par un geste anti-absolutiste, mais non antiroyaliste : c’est la monarchie constitutionnelle qui était célébrée. Quant à la journée du 1er prairial, elle marquait la résistance de l’assemblée bourgeoise, fût-elle républicaine, face à toute dérive extrémiste, jacobine et ouvrière. La Terreur était soigneusement gommée du programme planifié par Guizot, et le dernier tableau devait apparaître comme l’aboutissement de cette révolution de liberté et d’ordre.

Le concours de 1830 marquait une première étape vers la création du musée de Versailles. Souhaitant se présenter comme un aboutissement de toutes les tendances politiques, pourvu qu’elles fussent parlementaristes, Louis-Philippe cherchait dès cette époque à s’inscrire dans l’histoire de France, sans renier la Révolution à laquelle, jeune prince libéral, il avait participé en combattant à Jemappes. Mais le programme de 1830 était trop marqué politiquement pour pouvoir réellement aboutir : la réussite du musée de Versailles tient au fait que la Révolution se trouve intégrée, et comme noyée, dans l’histoire de la France.

Bibliographie

Claire CONSTANSCatalogue des peintures du musée national du Château de Versailles, t.
I, p.244, n° 1365.
Albert-Alfred POMME DE MIRIMONDE« Pierre-Maximilien Delafontaine, élève de David », in La Gazette des Beaux-Arts, 1956.
Dominique POULOT« Alexandre Lenoir et le musée des Monuments français » in Pierre NORA (sous la direction de) Les Lieux de mémoire, tome II « La nation »Paris, Gallimard, 1988, rééd.coll.
« Quarto », 1997.

Pour citer cet article
Jérémie BENOÎT, « Boissy d'Anglas », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/boissy-anglas?i=499&d=11&musee=Mus%C3%A9e%20national%20du%20Ch%C3%A2teau%20de%20Versailles
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