Une caricature d'Adolphe Thiers en 1871

Date de publication : Mai 2006

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Contexte historique
Le gouvernement de la Défense nationale, mis en place après la chute du Second Empire, veut organiser au plus vite l’élection d’une Assemblée nationale constituante afin d’asseoir sa légitimité. La guerre avec la Prusse rend impossible la tenue du scrutin. Ce n’est qu’en février 1871 que des élections se tiennent. L’enjeu essentiel est moins la forme du nouveau régime que la question du règlement du conflit. Opposés à la poursuite d’une guerre et d’une occupation très éprouvantes, les Français élisent une large majorité de députés favorables à la signature de la paix avec l’ennemi. Or ces 675 nouveaux élus sont pour la plupart monarchistes (220 orléanistes et 180 légitimistes ; seuls 250 députés étant républicains). Parmi ces derniers, la division règne entre radicaux, partisans de la poursuite du conflit, et modérés. Agé de 74 ans, Thiers a été l’un des principaux serviteurs de la monarchie de Juillet avant d’être le chef de l’opposition libérale sous le Second Empire en réclamant les « libertés nécessaires ». Il apparaît ainsi comme un homme de compromis, susceptible de recueillir la confiance d’une majorité de députés, au-delà des clivages politiques.
Analyse des images
Le journal L’Eclipse édite le 14 février 1871 la caricature d’Adolphe Thiers présenté aux côtés de quelques grandes figures parmi les élus monarchistes, majoritaires à l’Assemblée nationale. Assimilé à la famille d’Orléans, Adolphe Thiers porte une grosse poire représentant Louis-Philippe tandis que les fils du souverain sont placés sur une étagère, allusion directe à une éventuelle succession au trône.
Thiers ayant contribué à l’établissement de la monarchie de Juillet, Alfred Le Petit rappelle les anciennes affinités du politicien en réutilisant l’iconographie de la célèbre caricature de Louis-Philippe parue dans Le Charivari du 17 janvier 1834. Le dessinateur décline ici cette image à succès, usant de sa très grande popularité.

Il reprend la métamorphose du visage de Louis-Philippe en forme de poire de Charles Philipon pour caractériser Adolphe Thiers, comme l’avaient aussi fait Faustin dans Thiers. La reine des poires cuites ! ainsi que le caricaturiste Fréville. La poire, métaphore d’une monarchie bourgeoise, a marqué les esprits au-delà de l’anecdote. Champfleury disait d’ailleurs de Philipon, fondateur du journal Le Charivari, qu’il « a personnifié en lui, j’allais dire a créé, la caricature politique, l’une des forces les plus vives de l’argumentation ».
Ayant lui-même collaboré au Charivari et au Journal Amusant (dont le directeur était le fils de Philipon), Le Petit manifeste dans cette caricature son adhésion aux idées et au style de son prédécesseur. Cette filiation dans l’histoire de la caricature politique témoigne d’une part de l’impact de la presse de l’époque sur la population et, d’autre part, sur ses acteurs eux-mêmes.

Ces deux journaux faisaient partie de la presse satirique sous le Second Empire. L’Eclipse et La Lune marquent les années suivantes. Mais la guerre de 1870 contre la Prusse affaiblit la presse : L’Eclipse tient en une feuille tandis que Le Charivari réduit son format. Certains caricaturistes tel Le Petit créent des journaux de résistance comme La Charge. Le combat se poursuivra après la défaite de Sedan et durant la Commune. Des feuilles volantes, imprimées clandestinement, déferleront sur Paris jusqu'à la semaine sanglante que fixeront Le Petit et Moloch.
Interprétation
La presse écrite de cette époque joua un rôle non négligeable dans les événements qui marquèrent l’avènement de la IIIe République. Les lois plus libérales de 1866 avaient favorisé un nouvel essor politique. La fin de l’Empire connut une recrudescence de l’opposition et une restructuration du parti républicain qui entraîna une nouvelle liberté d’expression de la presse étouffée sous le Second Empire par la censure. A ses côtés, la caricature est une « arme politique » qui produit son effet au premier regard. En février 1871, les Parisiens, ulcérés par la défaite, subissent encore très durement les conséquences du siège prussien. Isolés par rapport à une majorité de Français qui se sont prononcés en faveur de la paix, les Parisiens, très largement républicains, souhaitent la poursuite des combats. Parallèlement, en réaction contre l’Empire, la capitale pratique une liberté de la presse et de réunion à peu près totale. D’où ce rejet très vif qui se manifeste sans retenue à l’égard d’un homme qui incarne la prudence et l’esprit de compromis de cette monarchie de Juillet dont il a été l’un des principaux serviteurs.
Bibliographie
Annie DUPRATHistoire de France par la caricatureParis, Larousse, 1999.
Pierre GUIRALAdolphe Thiers ou De la nécessité en politiqueParis, Fayard, 1986.
Jean-Marie MAYEURLes Débuts de la IIIe République 1871-1898Paris, Seuil coll. « Points Histoire », 1973.
Marcus OSTERWALDERDictionnaire des illustrateurs tome II « 1800-1914 »Neuchâtel, Ides et Calendes, 2000.
Bertrand TILLIERLa Républicature, la caricature politique en France 1870-1914Paris, Editions du CNRS, 1997.
Pour citer cet article
Nathalie JANES, « Une caricature d'Adolphe Thiers en 1871 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/caricature-adolphe-thiers-1871?i=699&d=11&c=Troisieme%20Republique
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