Le Christ devant ses juges

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Contexte historique
C’est à la fin d’une vie brève que Maurycy Gottlieb, représentant prometteur de la peinture polonaise au XIXe siècle et pionnier de la « peinture juive », se confronta à travers des tableaux monumentaux à l’iconographie du Christ et particulièrement à la représentation de cet épisode de la Passion qui, depuis toujours, cristallisait les tensions entre christianisme et judaïsme. Avec Le Christ prêchant à Capharnaüm (Varsovie, Muzeum Narodowe) presque exactement contemporain, Le Christ devant ses juges constitue sans doute l’œuvre clef de cet artiste galicien qui s’est représenté dans les deux toiles demeurées inachevées, réclamant pour lui-même un statut de témoin privilégié de la vie et de la prédication de Jésus.
Analyse des images
De manière inédite, la composition juxtapose deux épisodes distincts : la comparution du Christ devant Ponce Pilate, le préfet romain de Judée, et devant la cour de justice suprême juive, le sanhédrin. Bien que ce dernier ne soit guère représenté à son avantage, le tableau ne rompant pas entièrement avec la tradition iconographique chrétienne faisant du sanhédrin un lieu d’iniquité, l’artiste modifie la signification de la scène en présentant le prêtre Anân – et non le grand prêtre Caïphe – comme le plus actif des persécuteurs du Christ. À travers la figure du grand prêtre, que poursuivait une réputation tenace d’infamie, les juifs se trouvent ainsi absous du déicide qui leur était attribué. Cette accusation est en outre renversée dans les deux tableaux de Gottlieb, étroitement solidaires, par la réappropriation d’un Jésus portant à la fois le châle de prière juif (tallith) et l’auréole des saints chrétiens. Apparaissant moins comme le fondateur d’une religion nouvelle que comme une haute figure de la judéité, il est un prophète juif venu s’adresser, en premier lieu, aux juifs.
Interprétation
Gottlieb se trouve placé au cœur de l’aspiration à une rénovation de la représentation biblique dans le sens d’une authenticité accrue qui unit nombre d’orientalistes. Bien qu’elle ne soit pas sans précédent dans l’art, la restitution (particulièrement risquée pour un artiste juif) de la figure du Christ à sa judéité originelle trouve autant son origine dans l’œuvre des promoteurs d’une histoire critique des Écritures comme H. Graetz (Geschichte der Juden, 1853-1875) ou E. Renan (Vie de Jésus, 1863) que dans les motivations personnelles d’un artiste écartelé entre deux identités. Le climat de morosité qui baigne les compositions de Jérusalem et de Varsovie témoigne peut-être de la désillusion du peintre quant à la réconciliation entre les deux peuples opprimés (l’attribution de la Galicie à l’Empire des Habsbourg fut la conséquence du dépeçage de la Pologne au XVIIIe siècle) qui formaient indissolublement le socle de son identité, les Polonais et les juifs.

Étude en partenariat avec le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme
Bibliographie
AMISHAI-MAISELS Ziva, The Jewish Jesus, Journal of Jewish Art, 1982, p.
84-104.
MENDELSOHN Ezra, Le Christ dans la synagogue de Maurycy Gottlieb, Les Cahiers du judaïsme, 1998, 2, p.
32-36.
MENDELSOHN Ezra, Painting a people Maurycy Gottlieb and Jewish art, [Waltham, Mass.] Hanover : Brandeis University Press, University Press of New England, 2002 p.
130-138, p.
164-165 GURALNIK Nehama, In the Flower of Youth.
Maurycy Gottlieb 1856-1879
, Tel-Aviv, Museum of Art, 1991.
Pour citer cet article
Alexis MERLE du BOURG, « Le Christ devant ses juges », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/christ-devant-ses-juges?i=1229&d=1&c=episode%20biblique
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