• Coffret d'Ophélie.

    Armand POINT (1860 - 1932)

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    Armand POINT (1860 - 1932)

La colonie d'Haute-Claire : artisanat et nostalgie

Date de publication : Janvier 2006

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Contexte historique
Objets d’art : les voies d’une reconnaissance

Présenté comme un « âge d’or des arts décoratifs », le XIXe siècle, matérialiste et industriel, a vu la production d’objets d’art se développer dans des proportions jusque-là inédites. Soutenues par l’État (organisation d’expositions des produits de l’industrie française), les industries d’art sont des pièces importantes du dispositif économique. Mais la reconnaissance de la figure de l’artiste industriel est plus lente et incertaine. Forts d’une conception académique qui oppose arts majeurs (peinture, architecture, sculpture) et arts mineurs, les artistes rechignent longtemps à mettre leur talent au service de l’industrie, dont le fonctionnement, il est vrai, ne s’accommode pas forcément du « grain de sable » qu’est l’artiste. En France, l’Union centrale des arts décoratifs, mise en place dans les années 1840 (au moment précisément où prévaut la théorie très élitiste de « l’art pour l’art »), se bat pour la reconnaissance de la discipline et du statut de créateur de l’artiste industriel. Ce n’est qu’en 1891 que les objets d’art sont admis au Salon, tandis qu’en 1902 une loi reconnaît enfin aux artistes industriels le droit à la signature. Sans doute le mouvement symboliste, pour qui l’art décoratif est le moyen privilégié d’esthétiser le cadre de vie et de répandre la beauté au sein d’une société inégalitaire, n’est-il pas étranger à ces victoires (le règlement des salons de la Rose-Croix dispose ainsi que sera accueilli « l’ouvrier qui aura fait œuvre d’artiste dans le travail des métaux, le meuble ou même le dessin ornemental »). Mais contrairement à l’Angleterre des Arts & Crafts, les Français sont beaucoup moins méfiants à l’égard de la technologie : sans remettre en cause l’industrie et le marché, ils jugent plus efficace d’essayer de replacer l’artiste en amont de la chaîne de production.
Analyse des images
La solitude de Haute-Claire

Rien de tel dans la démarche d’Armand Point – un des plus fidèles artistes du salon de la Rose-Croix du Sâr Péladan – qui, si elle se rattache à ce mouvement en faveur des arts décoratifs, s’apparente plutôt à celle de William Morris, dont il fut considéré, de son temps, comme un disciple. C’est en 1895, au retour d’un voyage en Italie où il a admiré les œuvres des primitifs et des premiers maîtres de la Renaissance (Botticelli, Gozzoli…) dont les grands décors l’ont convaincu de la mission décorative de l’art, que le peintre Armand Point se lance dans l’émaillerie. Il prélude ainsi à l’implantation à Marlotte (près de la forêt de Fontainebleau) d’une colonie d’artisans qui, sous le nom de Haute-Claire, se consacrent à la création d’objets d’art (orfèvrerie, céramique, broderie, etc.) d’après les techniques du passé. Soucieux d’ancrer sa production dans une tradition nationale (ce qui par conséquent ne manquera pas, selon lui, de lui faire rencontrer son public), Point élabore des objets d’une rare préciosité, mais dont les formes s’inspirent très clairement du Moyen Âge. Le coffret dit « d’Ophélie », allusion à l’héroïne de Shakespeare célébrée par les préraphaélites et représentée sur l’un des côtés, a la forme d’une châsse médiévale très ouvragée avec son socle richement orné de cabochons, ses colonnettes, son coffre proprement dit orné dans la plus pure tradition des émaux limousins du XIIIe siècle. Le critique de la revue symboliste L’Ermitage ironisera, en juin 1899, sur cet objet : « Ah ! le rêve est beau, la tentative honore les artistes et artisans qui se sont enfermés dans la Solitude de Haute-Claire, mais pourquoi faut-il que, pour créer un art français, ils aient été s’inspirer des œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance italienne ? Qu’est-ce que cet art a de commun avec les besoins de notre existence ? […] Malgré toute leur beauté je refuse d’y trouver autre chose qu’une habile et courageuse reconstitution, ces œuvres figureront dignement au musée de Cluny […] Que voulez-vous faire de ces châsses et de ces coffrets ? Les mettre sous vitrine et les regarder pieusement ? »
Interprétation
Revival ou réaction ?

Si Point partage avec Morris le désir de rejeter la machine et l’industrie comme autant d’outils aliénants, il diverge du socialiste anglais par son élitisme. Dans un repli très hautain, Point tourne le dos à l’union rêvée de l’artiste et de l’industrie. En restaurant des techniques disparues, totalement artisanales, et des formes désuètes, il se condamne à une production limitée, précieuse, onéreuse et par conséquent incapable de toucher un vaste public. De l’affirmation d’une tradition nationale au nationalisme, il n’y a qu’un pas, comme en témoigne la reproduction, en juin 1912, d’un coffret d’Armand Point dans le journal L’Indépendance, fondé l’année précédente par Jean Variot et Georges Sorel. Promoteur d’un art social capable de régénérer un corps social considéré comme décadent, Georges Sorel se rapproche au début des années 1910 de l’Action française. La présence de l’œuvre d’Armand Point dans le journal L’Indépendance met en lumière les résonances nationalistes et réactionnaires de Haute-Claire.
Bibliographie
Jean-David JUMEAU-LAFOND, Les Peintres de l’âme.
Le Symbolisme idéaliste en France
, catalogue de l’exposition du musée d’Ixelles (Bruxelles), octobre-décembre 1999, Gand, Snoeck-Ducaju & Zoon, 1999.
Wendy KAPLAN, The Arts & Crafts Movement in Europe and America: Design for the Modern World, New York, Thames & Hudson, 2004.
Stéphane LAURENT, « Armand Point : un art décoratif symboliste » in Revue de l’art, n° 116, 1997 (2), p.
89-94.
Artistic Brotherhoods in the Nineteenth Century, Aldershot, Ashgate, 2000.
Pour citer cet article
Philippe SAUNIER, « La colonie d'Haute-Claire : artisanat et nostalgie », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/colonie-haute-claire-artisanat-nostalgie?i=673&d=71&t=331&id_sel=1168
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