Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué

Date de publication : Septembre 2004

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Contexte historique
Les crises économiques – boursières ou financières – qui minent régulièrement la France (1816, 1826, 1836, 1847 et 1857 pour les principales crises de la première moitié du XIXe siècle) entament durablement la confiance du public. Le système du crédit à la consommation, si important dans l'économie actuelle, se met alors au point mort ; artisans et cabaretiers refusent le principe de l'ardoise. On doit payer comptant, et les images illustrant la mort de Crédit, thème déjà ancien puisqu'il apparaît dans le contexte troublé de l'Italie du XVIe siècle et des guerres de religion, sont régulièrement affichées sur les murs des auberges et des échoppes.
Analyse des images
La composition la plus répandue au XIXe siècle dérive d'une taille-douce parisienne éditée par Crépy vers 1720 (année de l'effondrement du système de Law). Reprise par la plupart des centres de production de l'imagerie classique, modernisée progressivement grâce à la modification des costumes, elle présente trois motifs distincts : l'assassinat de Crédit au centre, l'oie portant une bourse dans son bec, le rémouleur fumant la pipe. Crédit vient d'être assassiné par un artiste désargenté, un musicien « renieur de dettes » et un maître d'armes ; des compositions plus tardives ajouteront un convive qui refuse de payer comptant. La figure de Crédit gisant est antérieure à la composition de Crépy puisqu'elle apparaît dès le XVIIe siècle dans des images où Crédit est pleuré par les « honnêtes gens », l'assassinat proprement dit étant alors représenté à l'arrière-plan ; elle figure aussi dans le Recueil des plus illustres proverbes […] mis en lumière par Jacques Lagniet (1637) et sur un bois châlonnais édité entre 1635 et 1640. Sous cette forme, puis sous la forme inaugurée par Crépy, le thème circulera non seulement en France, mais également en Allemagne, en Italie et en Pologne, coïncidant avec les crises économiques les plus aiguës. L'oie apparaît vers 1670 dans une image indépendante intitulée « La chasse à Mon-oye », jeu de mots sur « Mon oye » et « monnaie ». Elle est systématiquement présente dans les images du XIXe siècle, « Mon oie fait tout » étant la réponse logique à « Crédit est mort ». Quant au rémouleur – le gagne-petit –, il représente l'humble travailleur qui poursuit son office, dans une apparente indifférence vis-à-vis des troubles qui l'entourent.
Interprétation
« Travailler beaucoup, gagner peu, vivre content de son sort », telle est en résumé la portée morale que Champfleury (1869) conférait à la figure du gagne-petit. Le rémouleur représente la catégorie des « honnêtes gens » ; son indifférence tranche sur les lamentations repérables dans des images plus anciennes, où différentes catégories professionnelles souffraient de ne plus pouvoir faire appel au crédit. La portée sociale est immédiatement déchiffrable : sous la Restauration les coupables sont les artistes désargentés et les soldats, représentés par le maître d'armes. Ce dernier n'est pas sans rappeler le « capitaine Male-paye » que l'on tenait, au début du XVIIe siècle, pour le principal assassin de Crédit.
Bibliographie
Champfleury « Crédit est mort », in Histoire de l'imagerie populaireParis, E.
Dentu, 1869 Pitsch Marguerite « Crédit est mort.
Image d'Orléans inspirée par les Cris de Paris de Bouchardon », in Arts et traditions populairessixième année, n° 1-2, Paris, Editions des quatre jeudis, 1958 Saulnier René et Van der Zée Henri « La mort de Crédit, image populaire, ses sources politiques et économiques »Lwow, Dawna Sztuka (Arts anciens), t.
II, n° 3, 1939 Saulnier René « Crédit est mort, thème international d'imagerie populaire », in Le Folklore vivantn° 1, Paris, Elzévir, 1946
Pour citer cet article
Frédéric MAGUET, « Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/credit-est-mort-mauvais-payeurs-ont-tue?i=531&d=1&e=frederic%20maguet
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