• L'homme aux assignats.
  • Assignat de cent livres.
  • Assignat de cinq livres.

Du déficit à l'assignat

Date de publication : Avril 2005

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Contexte historique

L’Assemblée constituante doit à la fois assumer les dettes de la monarchie – environ 5 milliards de livres auxquelles s’ajoutent des intérêts fixés à des taux élevés – et amorcer la mise en place du nouveau régime, source de dépenses nouvelles. Les réserves de numéraire étant inexistantes, elle crée, en décembre 1789, une Caisse de l’Extraordinaire qui sera alimentée par la vente des biens du clergé. Sur cette caisse sont assignés (gagés) des bons portant intérêt à 5 %, au nombre de 400 000 coupures de 1 000 livres. Cette première mesure ne leur donne pas cours de monnaie, mais priorité pour l’achat des biens mis en vente ; ils devront être détruits au fur et à mesure de leur retour dans les caisses de l’État.

Face à la situation financière désastreuse compliquée par une disette de numéraire, l’Assemblée transforme ces bons en papier-monnaie et procède à plusieurs émissions d’assignats en 1790 et 1791, mais les premières coupures émises sont trop grosses pour assurer les échanges courants. En septembre 1790, l’Assemblée est contrainte de décréter le cours forcé de l’assignat puis d’émettre des coupures de plus en plus petites, jusqu’à 5 livres, en mai 1791. Mais, dès mai 1790, des monnaies de nécessité dites « de confiance » sont apparues un peu partout en France, émises par des caisses patriotiques de villes, des sociétés et des particuliers. Elles vont grossir la masse de billets et susciter les contrefaçons.

Les anciens impôts ne rentrent plus, la réforme fiscale n’a pas d’effet avant la fin de 1791, et la vente des biens nationaux ne permet pas des rentrées rapides. De plus, les particuliers thésaurisent les pièces de monnaie. Le déficit se creuse en 1790 et 1791, et l’assignat se déprécie. La masse de papier-monnaie injectée – 1,2 milliard de livres sous la Constituante – dans un pays où le stock de monnaie métallique est alors de 2,2 milliards entraîne une forte inflation. Bientôt on distingue deux prix, l’un en espèces, l’autre en assignats. L’Assemblée a créé un système inflationniste qui provoque bientôt une grave crise sociale.

Analyse des images

L’homme aux assignats

Parue en novembre 1791, cette satire anonyme et sans titre est désignée dès 1792, par le monarchiste J. M. Boyer de Nîmes, comme « l’Homme aux assignats ». Les contemporains, enthousiastes, se plaisaient à y déceler quantité d’allusions.

Armand Gaston Camus se pavane en grand seigneur dans un costume entièrement composé d’assignats ayant cours légal : le premier assignat de 1 000 livres émis en 1790, les coupures de 300 et 200 livres, du 17 avril 1790, et celles de 5 livres du 6 mai 1791.

Ancien député de la Constituante, Camus s’est signalé par une passion réformatrice qui s’exerçait jusque dans les plus petits détails. L’ancien avocat du clergé de France, froid et austère, n’a pas ménagé la noblesse et le clergé, lesquels ressentent amèrement la publication du Livre rouge – où figure la liste des pensions payées par le Trésor royal –, la Constitution civile du clergé, la suppression des titres de noblesse. En 1791, resté archiviste de l’Assemblée, il exerce sous ce titre un rôle très moderne de gestion des dossiers auquel font allusion la mention au-dessus de la porte à gauche (« archives d’Assignat ») et les matrices de billets. L’archiviste est chez ce juriste spécialiste des questions religieuses, administratives et financières la contrepartie du législateur. Également commissaire pour la Caisse de l’Extraordinaire et membre du Comité d’aliénation des domaines nationaux, il a joué un rôle non seulement politique, mais aussi technique dans l’impression et la reproduction des assignats.

L’image dénonce avec une dérision mordante le recours à l’assignat comme moyen universel de résoudre les difficultés : celles des anciens présidents de la Constituante, Antoine Barnave (1761-1793), qui aurait 4 000 louis de dettes de jeu, Charles de Lameth (1761-1832) qui devait rembourser à la Caisse nationale les 60 000 livres que, d’après le Livre rouge des pensions, sa mère avait reçues de la reine pour son éducation, et Isaac Le Chapelier (1754-1794), à l’habit taillé dans un jeu de biribi, un râteau de croupier sous le bras, qui tous ont voté en faveur des assignats.

Parmi les nouveaux élus à la Législative, la caricature charge particulièrement les membres du clergé, car à cette époque l’assemblée débat du terrible décret contre les prêtres réfractaires : Claude Fauchet (1744-1793), élu évêque constitutionnel du Calvados, alors à l’apogée de son influence, a fondé en 1790 un journal démocratique, La Bouche de fer, et transformé une loge maçonnique en un club, le Cercle social, où l’on agite des idées de partage de terres, d’où la mention de « loi agraire » sur sa mitre et sa crosse en forme de serpent ; l’abbé Mulot, affublé d’une corde et de la lettre « P » pour potence, doit alors se défendre à l’Assemblée pour les massacres perpétrés à Avignon pendant qu’il était médiateur de l’Assemblée dans la guerre entre Avignon et le Comtat ; François Chabot (1756-1794), ancien prêtre capucin et auteur d’un pamphlet sur les biens ecclésiastiques qui s’est rallié aux jacobins. Sur le nom du journaliste Jacques Brissot (1754-1793), un pamphlétaire a forgé le terme « brissoter », dont le sens est donné par les pieds ailés de Mercure, le dieu des voleurs. Pierre de Pastoret (1756-1840), président de la Législative en exercice, y figure aussi, bien qu’il soit l’un des chefs du parti monarchiste.

Tous s’empressent comiquement d’arracher des assignats du vêtement de Camus. Seul est rejeté un vieux militaire, chevalier de Saint-Louis, pâle et émacié, venu réclamer sa modique pension, que Camus éconduit durement après lui avoir remis un panonceau indiquant « Allez dîner chez vos amis ».

Sur la tenture de la salle, le même Camus brûle des billets : les ventes de biens nationaux ont fait rentrer des bons sur la Caisse de l’Extraordinaire qu’on a livrés aux flammes. Mais ces rentrées sont réduites, et le total des assignats en circulation s’élève à 1,6 milliard à la fin de 1791. L’assignat n’est pas maîtrisé : à côté de « la Folie », « l’Occasion » le présente dans une corne d’abondance !

Assignat de cent livres

Voté le 29 septembre 1790, l’assignat de 100 livres est décoré de l’effigie de Louis XVI, gravée par Nicolas-Marie Gatteaux (1751-1832), artiste médaillier, le plus actif dans ce domaine.

L’assignat est authentifié par le timbre sec utilisé pour toutes les coupures sans exception, de la première émission de décembre 1789 à la dernière en janvier 1795, et par le filigrane.

Assignat de cinq livres

L’émission de cet assignat – cent millions de coupures qui circulent dès juillet 1791 – doit pallier le manque de petite monnaie. La signature « Corsel » et le numéro sont imprimés. La dépréciation de ce premier assignat d’un montant accessible au plus grand nombre sera particulièrement impopulaire.

Interprétation

La satire monarchiste dénonce le désordre de la circulation monétaire, dû aux émissions répétées d’assignats, mais ne stigmatise pas les conséquences économiques et sociales de la politique financière des assemblées. L’auteur semble surtout préoccupé par la perte d’importance de la position de l’aristocratie, au profit des députés. Cette critique contre-révolutionnaire cherche des coupables à la situation financière, « traîtres » à la monarchie et au clergé. Les nobles sont les perdants, les gagnants sont ces députés qui préfèrent s’en remettre au hasard et ne maîtrisent pas la situation.

En réalité, la politique de l’assignat relève plutôt de l’incompétence financière de cette assemblée d’avocats qui a superbement ignoré les avertissements inquiets de Maury, de Talleyrand et de Dupont de Nemours.

Bibliographie

Jacques-Marie [Boyer Brun, dit] BOYER DE NIMES, L’Histoire de la caricature de la révolte des Français, 2 vol., Paris, Impr.
du Journal du Peuple, 1792.
Jean LAFAURIE, Les Assignats et les papiers-monnaies émis par l’État au XVIIIe siècle, Paris, Léopard d’or, 1981.
Claude LANGLOIS, La Caricature contre-révolutionnaire, Paris, Presses du CNRS, 1988.
René SEDILLOT, Histoire du franc, Paris, Éditions Sirey, 1979.

Pour citer cet article
Luce-Marie ALBIGÈS, « Du déficit à l'assignat », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/deficit-assignat?i=595&d=1&c=assignats&id_sel=1032
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