• L'Emprunt de la Paix.

    Henri LEBASQUE (1865 - 1937)

  • Journée nationale des mères de familles nombreuses.

  • Injustice ! A salaire égal niveau de vie inégal.

    PIC

La dépopulation et les mères françaises

Date de publication : Mai 2011

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Contexte historique
Une dépopulation aggravée par la guerre

Depuis que la France a achevé sa transition démographique, de manière précoce par rapport au reste de l’Europe, son faible accroissement naturel (0,4 %) impose le recours à l’immigration comme force de travail et ne cesse d’inquiéter politiques et opinion publique. La défaite de 1870 contre la Prusse et l’objectif de revanche ou l’expansion coloniale sur quatre continents nécessitent une nation vigoureuse. Au sortir de la Grande Dépression, le 22 août 1896, le docteur Jacques Bertillon fonde l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, qui milite activement pour remettre le pays sur le chemin de la natalité. 

En 1900, la France ne compte que 39 millions d’habitants, loin derrière la Russie (160) ou l’Allemagne (56), talonnée par la Grande-Bretagne. La Grande Guerre, avec son 1,4 million de morts français – dont 20 % des hommes âgés de dix-sept à vingt-quatre ans – entraîne un déficit de naissances et de mariages lourd de conséquences. Au lendemain de la guerre, Henri Lebasque (1865-1937), « fauve » peintre aux armées pendant la guerre, s’inspire du format désormais traditionnel des emprunts de guerre pour proposer une image de paix en pleine période de reconstruction. À la veille du second conflit mondial, l’illustrateur Pic réalise pour le compte de l’Alliance une affiche qui dénonce le soutien insuffisant de l’État aux rares familles nombreuses. La France métropolitaine ne compte que 40 millions d’habitants, la menaçante Allemagne plus de 70 millions, plus jeunes.
Analyse des images
La mère au centre des attentions 

L’Emprunt de la Paix juxtapose deux mondes marqués l’un, au premier plan, par la tonalité verte rehaussée de rose d’un espace végétal peuplé de figures féminines, l’autre, aux deuxième et troisième plans, par le blanc teinté de gris d’un espace minéral où travaillent des silhouettes masculines. Les éléments verticaux – arbre, immeuble, échafaudage, cheminées d’usines – se succèdent le long d’une diagonale qui s’élève faiblement vers la droite et font contrepoint à l’horizontalité de la terre, de l’eau, des bateaux, des animaux employés à l’agriculture et du nourrisson sur les genoux de sa mère. Le regard est attiré vers la femme qui allaite ce nouveau-né, assez charnelle, la tête penchée de façon apaisée et attentionnée, tandis que sa fille lit. 

L’affiche pour la Journée nationale des mères de familles nombreuses joue elle de la frontalité de la scène représentée et du cadre formé par trois pavés de texte dont dont la typographie et la taille varient. Placée sous le titre, la mention « Sous le Haut Patronage de Mr le Président de la République » indique que le chef de l’État, garant des institutions, soutient cette opération de renaissance symbolisée par le soleil orangé de l’arrière-plan. Une mère, debout, vêtue d’une robe qui ne trahit pas son origine sociale, tient à bout de bras son dernier-né ; les cinq enfants qui l’entourent, âgés de un à six ans environ, lèvent les yeux et tendent les bras vers lui, dans une reprise de la tradition picturale chrétienne. 

Plus didactique dans sa gestion de l’espace de l’affiche, Injustice ! A salaire égal niveau de vie inégal use de majuscules pour les mots clés et exploite les trois couleurs primaires : le jaune pour le cadre et le mur du décor, le rouge pour les détails dénotant le confort de l’intérieur et pour les mots les plus importants des slogans, le bleu pour les personnages masculins et le discours démonstratif. Celui-ci s’appuie sur l’échelonnement des quatre saynètes le long d’une courbe descendante rouge, qui dynamise des situations assez statiques. Le personnage du père, un employé, s’efface à mesure que les enfants envahissent l’espace et accaparent la table ; l’aînée devient femme au foyer et aide sa mère ; de lustre, le luminaire devient simple plafonnier, tandis que la taille, la quantité et la qualité de la nourriture, de la nappe et des assises déclinent.
Interprétation
Cotiser pour l’avenir national 

L’Emprunt de la Paix fait suite à la série d’emprunts lancés par le gouvernement tout au long du conflit, qui ont suscité de vastes campagnes par voie de presse. L’affiche reprend notamment la partition des sexes, appliquée ici à la reproduction (natalité) et à la reconstruction (activité). Le traitement graphique rappelle fortement le style des années 1910, faisant de la guerre une parenthèse à oublier. Or la démobilisation de millions d’hommes dont 600 000 invalides pose alors un grave problème économique. Les femmes sont exclues de la sphère de production où, par la force des choses, elles étaient présentes en masse pendant la guerre. 

Ce thème sous-jacent se trouve au cœur du discours affirmé par l’Alliance nationale contre la dépopulation (nom pris en 1922), reconnue d’utilité publique alors que le gouvernement institue un Conseil supérieur de la natalité et qu’une loi de 1920 condamne toute publicité pour l’avortement ou la contraception. Les différents arguments de la première journée en l’honneur des mères reprennent les poncifs de la mobilisation de guerre : honneur à ceux qui combattent (sur le front de la natalité), solidarité nationale et victoire finale. La collecte du 9 mai 1920 rencontre un immense succès, qui éclipse un temps la lutte des femmes pour l’égalité civique. 

À la fin des années 1930, alors que le déclenchement de la guerre ne fait presque plus de doute, Pic s’inspire de l’imagerie didactique qui sollicite en permanence, à l’école, au travail et dans la rue, le raisonnement des Français. L’image ne joue sur aucune émotion, mais privilégie une rationalité qui s’appuie sur l’effet d’évidence, la comparaison point par point. La « vitalité française » est au plus bas, accuse-t-on, du fait de l’incurie officielle qui se contente de « compenser » quand il s’agit de planifier. Le combat auquel invite cette affiche, qui s’adresse aux fonctionnaires plutôt qu’aux ouvriers ou aux paysans, dépasse en effet l’enjeu social. Sans qu’il soit fait appel à la rhétorique de l’homme nouveau, on ne peut que songer qu’au même moment, une Allemagne nazie déjà plus peuplée (et armée) favorise une forte natalité. 

Dans les trois images, la femme occupe un rôle traditionnel de mère de famille et de gardienne du foyer, l’économie nationale ou familiale dépendant intégralement de l’homme. Or les femmes expriment de nouvelles aspirations sociales en contradiction avec la répression morale et politique de l’émancipation féminine et le discours dominant des natalistes.
Bibliographie
Dominique BORNE et Henri DUBIEF, La Crise des années 1930, 1929-1938, Paris, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 1989.
Virginie de LUCA BARRUSSE, Les Familles nombreuses.
Une question démographique, un enjeu politique.
France (1880-1939)
, Rennes, P.U.R., coll. « Histoire », 2008.
Françoise THÉBAUD, « Le mouvement nataliste dans la France de l’entre-deux-guerres : l’alliance nationale pour l’accroissement de la population française », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 32-2, 1985.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « La dépopulation et les mères françaises », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/depopulation-meres-francaises?i=1149&d=1201
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