Le dix-neuf brumaire

Date de publication : Mars 2008

Docteur en Histoire de l'art

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Contexte historique

L’acte second du coup d’État qui place Bonaparte au pouvoir a lieu le 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799) dans l’orangerie du château de Saint-Cloud où les deux Conseils législatifs (Anciens et Cinq-Cents) ont été réunis, pour mieux être isolés. Le plan élaboré par le directeur Sieyès et Bonaparte consiste à les amener à voter la révision constitutionnelle et l’adoption d’un gouvernement de trois consuls. Mais l’allocution du général qui doit les y inciter ne produit pas l’effet escompté : la séance se passe mal. Les deux alliés ne parviennent à leur fin qu’au prix d’une intervention armée qui évacue, après des délibérations houleuses, les Cinq-Cents réfractaires. De parlementaire qu’il devait être, le coup d’État devient militaire. Après maintes tractations, deux commissions représentant les Conseils expurgés de leurs membres rebelles sont finalement réunies tard dans la nuit ; elles abolissent le gouvernement directorial et remettent le pouvoir à une commission exécutive provisoire composée de Sieyès, Ducos et du général Bonaparte.

Analyse des images

Jacques Sablet a représenté l’évènement alors qu’il touche à sa fin : les députés des deux Conseils, rappelés dans la nuit, pénètrent dans la salle de l’orangerie sous la surveillance des grenadiers de Leclerc et de Murat, les deux généraux se tenant au centre de la salle, aux côtés des trois aspirants consuls, qui attendent, assis et impassibles, que les pouvoirs leur soient remis. Des groupes se sont formés et commentent, en aparté, le discours que Lucien Bonaparte, président du Conseil des Cinq-Cents, prononce à la tribune. L’éclairage rudimentaire et la nudité du lieu dénotent le caractère improvisé de l’évènement.
Le cadrage, qui valorise les députés anonymes de l’avant plan aux dépends des trois consuls, trahit l’œil du peintre du genre qui accorde autant d’attention aux saynètes qu’à l’action principale. Seule l’élégante silhouette noire de Lucien, dépouillée du manteau officiel, émerge à droite de cette composition qui nivelle tous les autres personnages.

Interprétation

De toutes les illustrations connues de l’évènement celle de Sablet est la plus véridique, car la mieux documentée. Le peintre est en effet bien introduit auprès du clan Bonaparte : grâce à son protecteur François Cacault – un membre des Cinq-Cents rallié à Napoléon, le cardinal Fesh et Lucien sont devenus ses clients. Si la tradition selon laquelle Sablet aurait été le témoin de la soirée n’a jamais pu être vérifiée, il ne fait aucun doute que toutes les facilités ont pu lui être procurées pour y assister.
De fait son tableau n’a rien de commun avec les images contemporaines relayant l’épisode des poignards – auxquels le « sauveur de la France » aurait été exposé dans la soirée – inventé après coup par Lucien pour les besoins de la propagande – il s’agissait de rendre héroïque un moment qui l’avait été bien peu. Le peintre fait au contraire du jeune législateur de vingt-cinq ans l’acteur principal de la soirée, celui qui a négocié le Consulat après avoir séduit par son éloquence une tiède assemblée. On comprend dès lors que la gravure n’ait donné aucune postérité à cette vision de l’histoire, dérangeante pour un Premier Consul jaloux de son autorité. Lorsque Lucien prend dans la foulée le portefeuille de l’Intérieur, sa rupture avec Napoléon est d’ores et déjà programmée : il est trop brillant, populaire et républicain pour plaire à son frère.

Bibliographie

Jacques BAINVILLELe 18-BrumaireParis, Hachette, 1925 ; rééd.Paris, B.
Giovanangeli, 1998.
Jacques-Olivier BOUDONHistoire du Consulat et de l’EmpireParis, Perrin, 2003.
Thierry LENTZLe 18 Brumaire.
Les coups d'État de Napoléon Bonaparte
Paris, Picollec, 1997.
Jean TULARDLe 18 Brumaire.
Comment terminer une révolution
Paris, Perrin, 1999.
Anne VAN DE SANDT (dir.)Les Frères Sablet (1775-1815).
Peintures, dessins, gravures, Rome
edizioni Carte Segrete, 1985.
Albert VANDALL’Avènement de Bonaparte, tome I, La Genèse du Consulat.
Brumaire.
La Constitution de l’an VIII
Paris, Plon, Nourrit et Cie, 1902.

Pour citer cet article
Mehdi KORCHANE, « Le dix-neuf brumaire », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/dix-neuf-brumaire?i=865&d=1&c=Consulat
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