• La méridienne ou La sieste.

    Vincent VAN GOGH (1853 - 1890)

  • Les foins.

    Jules BASTIEN-LEPAGE (1848 - 1884)

  • L'Angélus.

    Jean-François MILLET (1814 - 1875)

L’évolution de l’image du paysan

Date de publication : Juin 2013
Auteur : Ivan JABLONKA

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Contexte historique

Au XIXe siècle, les paysans sont tantôt décrits comme des brutes arriérées, tantôt comme des travailleurs purs et vertueux. Ce sont d’abord les physiocrates qui les critiquent pour l’archaïsme dans lequel ils végètent : leur passion pour la terre les détourne des investissements productifs, la routine leur fait ignorer les plantes nouvelles et les techniques modernes. Il est vrai que dans les années 1820, par exemple, les propriétés de 1 à 5 hectares représentent trois quarts des exploitations et seulement 17 % de l’ensemble en valeur. Durant tout le Second Empire, les républicains fustigent ces masses ignorantes, politiquement immatures, capables seulement de jacqueries ou de votes en faveur du tyran. « Majorité rurale, honte de la France ! », s’écrie en 1871 le jeune député républicain Gaston Crémieux.

En comparaison, les paysans au repos dans ces trois tableaux apparaissent étrangement paisibles, enveloppés d’une sérénité qui se communique au spectateur.

Analyse des images

Dans La Méridienne de Van Gogh, un couple de moissonneurs interrompt son interminable journée par une sieste à l’ombre d’une meule. « La sieste de midi, écrit l’historien Maurice Agulhon, permet de reprendre des forces, mais non pas d’éviter “la grosse chaleur”, qui ne sera guère moindre à deux, trois, quatre heures qu’à midi » (in G. DUBY, A. WALLON (dir.), Histoire de la France rurale, t. III, Apogée et crise de la civilisation paysanne, 1789-1914, Le Seuil, 1976, p. 326). Van Gogh fait sentir l’extrême chaleur de cette journée d’août en n’employant que deux couleurs intenses et contrastées, le jaune d’or et le bleu clair.

Les Foins de Bastien-Lepage donnent par leurs tons verts et blancs une impression de fraîcheur, malgré le soleil ardent qui éblouit les champs à l’arrière-plan. La ligne d’horizon, placée très haut, établit les deux faucheurs en plein milieu du champ, soulignant la profonde affinité qui relie les paysans à la terre. Comme les paysans de Van Gogh, la paysanne de Bastien-Lepage reprend ses forces, hébétée, la « face rouge et suante ; son regard fixe ne voit rien », comme dit le peintre lui-même. Le repos est aussi celui que le paysan a mérité à la fin de la journée, quand la nuit l’oblige à cesser le travail.

L’Angélus, chef-d’œuvre de Millet, évoque ce moment. À une époque où le temps n’est pas mesuré avec exactitude, les trois angélus rythment la vie quotidienne des ruraux. L’angélus du soir résonne dès la tombée du jour. Il fournit au paysan un rythme biologique en même temps qu’il suscite une « intensité de l’écoute ». Provenant du clocher à l’arrière-plan du tableau, il sacralise le temps mais aussi l’espace : il délimite par le son porté une « territorialité rassurante ». L’Angélus est remarquable par l’émotion retenue, la religiosité qu’inspirent ses pieuses silhouettes. La dimension spirituelle du tableau, que n’affaiblit pas son réalisme (témoins la fourche et la brouette), a fortement contribué à l’ « invention de l’éternel paysan ».

Interprétation

La paix de ces tableaux ressortit à l’univers d’innocence et de bonté que peignent dans le sillage de Rousseau de nombreux écrivains, comme George Sand, marquée par le socialisme idéaliste de la révolution de 1848. À cet agrarisme de gauche répondra, à la fin du siècle, un agrarisme de droite inspiré par la crainte de l’industrialisation et du développement de la classe ouvrière.

Dans les années 1880 et 1890, à l’heure où l’exode rural, la crise du phylloxéra, la croissance de l’industrie, la dépression économique font peser sur le monde rural de lourdes menaces, les agrariens se mettent à défendre une paysannerie qu’ils parent de toutes les vertus. Pour les agrariens de tous bords, la ville et l’usine ne connaissent que fièvre, activité trépidante, anxiété malsaine, alors que les campagnes sont un havre de paix. La sérénité des champs et le repos sacré du paysan s’opposent à l’agitation perpétuelle qui fait de la ville un enfer moderne. Ce thème court jusqu’à La Terre qui meurt de René Bazin et au Retour à la terre de Jules Méline, ministre de la IIIe République, lequel recommandait de revenir vers « la terre nourricière de l’humanité féconde et éternelle ».

Bibliographie

Pierre BARRAL, Les Agrariens français de Méline à Pisani, Paris, Arman Colin, Fondation nationale des sciences politiques, 1968.

Caroline et Richard BRETTEL, Les Peintres et le Paysan au XIXe siècle, Genève, Skira, 1983.

Jean-Claude CHAMBOREDON, « Peinture des rapports sociaux et invention de l’éternel paysan : les deux manières de Jean-François Millet », Actes de la recherche en sciences sociales, no 17-18, novembre 1977.

Alain CORBIN, Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1994.

Pour citer cet article
Ivan JABLONKA, « L’évolution de l’image du paysan », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/evolution-image-paysan?i=16&d=11&c=paysans&id_sel=57
Liens

Une étude détaillée de L’Angélus de Jean-François Millet sur le site Panorama de l’art
http://panoramadelart.com/angelus-jean-francois-millet

Commentaires
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Cl le 08/03/2014 à 03:03:24
Merci cela m'a beaucoup aidé pour mon devoir d'art plastique! C'est très facile à comprendre!!
cloclo le 05/02/2013 à 08:02:03
bravo, cet analyse est vraiment super !!