Exposer l'autre : la muséographie des objets non occidentaux au tournant du XXe siècle

Date de publication : Février 2009

Partager sur:

Contexte historique
Le discours muséographique colonial

Avec l’exploration et la colonisation des pays non occidentaux se développent les expositions d’objets exotiques collectés par les voyageurs, les missionnaires, les scientifiques ou les militaires qui sillonnent le globe. La présentation de ces artefacts est alors l’occasion de produire un discours sur l’altérité, qui révèle la manière dont les Occidentaux considéraient les peuples étrangers. Outre les musées d’ethnographie, créés au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les expositions universelles et coloniales sont les lieux privilégiés pour montrer les productions non occidentales. Empreintes d’évolutionnisme, ces muséographies témoignent des préjugés avec lesquels les Européens ont appréhendé ces artefacts.

Vingt-cinq ans après la proclamation de l’Empire allemand, l’Exposition industrielle de Berlin de 1896 a pour dessein de montrer la richesse du pays et ses progrès industriels et économiques de manière à renforcer l’unification de l’Allemagne et la place politique de Berlin. L’existence d’une galerie coloniale au sein de cette exposition dévoile alors la nouvelle place que l’Empire allemand, resté jusqu’alors en marge de la colonisation, fixe à l’expansion coloniale, tant pour servir son entreprise de développement que pour affirmer et consolider son statut à l’étranger ; le duc Jean-Albert de Mecklembourg est l’une des personnalités qui s’emploient à soutenir cette nouvelle politique étrangère.
Analyse des images
Une mise en scène d’objet

Cette photographie montre une partie de la galerie coloniale de l’Exposition industrielle de Berlin en 1896. Dans un renfoncement délimité par des drapés sont exposés de nombreux objets provenant de pays non occidentaux. Des armes, des boucliers, des instruments de musique et des trophées de chasse (cornes et têtes d’animaux) sont accrochés aux murs ou déposés au sol selon un agencement recherché : les objets sont disposés symétriquement ; les fusils placés en faisceau composent de petites pyramides ; les armes indigènes sont rassemblées de manière à reproduire l’aspect des trophées militaires – ces motifs décoratifs formés d’armes, de drapeaux et autres objets liés à la guerre groupés autour d’une armure, d’un casque ou encore d’un blason. Au centre se trouve un buste de facture classique de Jean-Albert de Mecklembourg tout aussi savamment présenté : disposé sur un piédestal sous l’arche que forment deux défenses d’éléphant et entouré de plantes et de roches, il est mis en valeur telle une figure tutélaire des objets placés derrière lui. Le décor tout entier est d’ailleurs symétriquement organisé en fonction de ce buste, et les artefacts semblent mis en scène (comme le rappellent les tentures agencées tels des rideaux de théâtre) pour lui constituer un arrière-plan. À travers cette muséographie, il s’agit donc de glorifier le duc, qui usait de son influence et s’engageait activement pour promouvoir l’idée coloniale en Allemagne et pour agrandir et conforter l’Empire allemand à l’étranger. Les objets sont disposés de façon à exprimer la reconnaissance que les colonies allemandes lui doivent. Toutefois, cette disposition muséale dévoile également d’autres aspects de l’idéologie colonialiste : le sentiment de suprématie qui animait les Occidentaux et la pensée évolutionniste qui les dirigeait dans la conquête et l’annexion des pays non occidentaux.
Interprétation
La domination occidentale

La présentation, en faisant ostensiblement référence à l’iconographie des trophées, tant dans l’organisation des armes que dans l’accrochage de dépouilles animales, fait tout d’abord montre de la puissance militaire des Occidentaux : les objets sont exposés tel un butin commémorant une victoire. Ils témoignent ainsi implicitement de l’infériorité des pays conquis. La manière même dont les objets sont disposés symétriquement pour former des motifs décoratifs est également une affirmation symbolique de domination. Les objets sont soumis à un ordre occidental, leur placement obéit aux canons esthétiques européens. Enfin, le mélange d’artefacts fabriqués par les indigènes, de plantes et de restes d’animaux associe les peuples non occidentaux à la nature, c’est-à-dire à un état primitif d’existence, dont témoigne d’ailleurs le caractère « rudimentaire » de leurs armes comparées aux fusils présentés dans le même espace.

De la sorte, si les objets ne sont pas classés par type et agencés hiérarchiquement selon leur degré de complexité technique, comme cela était le cas dans la plupart des musées ethnographiques, cette partie de la galerie coloniale manifeste clairement les conceptions évolutionnistes qui prédominaient à l’époque. Les expositions universelles et coloniales servaient en effet à justifier l’entreprise de domination occidentale en montrant non seulement les richesses accumulées grâce à l’exploitation des colonies, mais également l’infériorité et la sauvagerie supposées de ces populations. Les Occidentaux s’investissaient ainsi d’une mission civilisatrice : il s’agissait d’apporter la civilisation aux « sauvages ». Le Pitt Rivers Museum d’Oxford est aujourd’hui l’un des seuls musées à avoir conservé intact ce genre de muséographie pour rendre compte d’un type de mise en exposition des objets non occidentaux.
Bibliographie
Marianne DEGLI, Marie MAUZE, Arts Premiers : le temps de la reconnaissance, Paris, Gallimard, Réunion des musées nationaux, 2000.
Sally PRICE, Arts primitifs, regards civilisés, Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 1998.
« Les musées d’ici et d’ailleurs », Gradhiva, n° 24, 1998.
Pour citer cet article
Claire LE THOMAS, « Exposer l'autre : la muséographie des objets non occidentaux au tournant du XXe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/exposer-autre-museographie-objets-non-occidentaux-tournant-xxe-siecle?i=970&d=11&t=143
Commentaires

Albums liés

Découvrez aussi