• Le Kronprinz.
  • Médaillon serti (avers).
  • Médaillon serti (revers).
  • Briquet de tranchée.

Formes et iconographie de l'artisanat de tranchée

Date de publication : Novembre 2008

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Contexte historique
S’occuper dans les tranchées

La vie quotidienne dans les tranchées ou dans les campements de l’arrière est plutôt monotone. Dans l’attente du combat, les poilus passent le temps comme ils peuvent : ils entretiennent leur équipement, nettoient et réparent leurs vêtements, écrivent, lisent, jouent aux cartes, font du sport, confectionnent de petits objets… Cette dernière occupation va alors prendre une ampleur considérable en première ligne, où l’étroitesse des galeries et la nécessité de rester caché limitent les activités, et donner naissance à l’artisanat de tranchée. Ces artefacts réalisés à partir de matériaux courants et de récupération prolongent des traditions populaires existantes : fabriquer soi-même une canne, un pendentif ou un briquet était usuel au début du XXe siècle. Néanmoins, si les formes et les techniques de fabrication de ces objets sont proches des réalisations rurales ou régionales de l’époque – bien qu’elles soient adaptées aux outils et aux matériaux disponibles sur le front –, ces œuvres possèdent une iconographie particulière qui reflète le vécu, les opinions, les désirs ou les idéaux des militaires pendant la Grande Guerre.
Analyse des images
Une imagerie collective et individuelle signifiante

L’artisanat de tranchée présente un univers iconographique qui relève essentiellement de deux types : d’un côté, des objets qui, s’inspirant de l’imagerie collective et officielle véhiculée par les affiches, les médailles, les monuments, les journaux, expriment des représentations communes à l’ensemble de la société ; de l’autre, des artefacts plus personnels, qui touchent au domaine de l’intime. Par le biais d’une iconographie traditionnelle ou singulière, les soldats extériorisent leurs espoirs, leurs peurs, leurs besoins ou leur expérience. La caricature du Kronprinz sculptée sur la canne reprend ainsi les attributs distinctifs du fils de Guillaume II dans les portraits à charge de la presse : visage émacié surmonté d’un bonnet, monocle, nez proéminent et menton fuyant. La tête de mort figurée sur le bonnet, trait moins souvent associé à ce personnage mais assez courant dans l’iconographie traditionnelle, peut à la fois signifier sa responsabilité dans le décès des soldats français – il est présenté comme un agent de la mort – ou le désir de le voir mourir – il est la cible à abattre. L’objet exprime donc un sentiment partagé par les poilus et les civils, tandis que le pendentif appartient à la sphère du privé. C’est un objet souvenir – l’inscription « 1916 souvenir du 30e » précise le sens personnel que lui attribue son auteur, tandis que la forme de cœur laisse supposer qu’il le destinait à un être aimé. Il a également une fonction de porte-bonheur, la balle sertie, qui a sans doute blessé son créateur comme l’insinue l’épigraphe, étant l’emblème de sa chance. Le briquet combine quant à lui signification collective et individuelle. Il peut être perçu comme un motif patriotique symbolisant le pays que les soldats défendent ou comme l’évocation d’une féminité qui fait défaut au front. Les blés et la vigne incarnant la terre nourricière et la femme la fécondité, l’ensemble du motif peut être interprété comme une allégorie de la nation, c’est-à-dire un rappel des valeurs pour lesquelles les poilus combattent. Toutefois, il peut aussi simplement représenter une femme au bain et remémorer à son auteur les joies de la vie civile, de la famille, suggérer le désir sexuel ou l’envie d’une présence féminine.
Interprétation
Ce que révèle l’artisanat de tranchée

Parmi les objets utiles ou décoratifs réalisés par les poilus (encriers, écritoires, cadres, coupe-papiers, modèles réduits, bougeoirs, bagues, vases…), d’autres thèmes sont récurrents : l’histoire de la guerre avec ses batailles, ses lieux de mémoire, ses chefs et ses armes ; la vie quotidienne des soldats ; les croyances religieuses, les saints, crucifix et autres symboles pieux ; les figures patriotiques tels le coq, la croix de Lorraine ou les drapeaux ; les représentations de l’ennemi et de son armement ; les scènes érotiques ou encore les objets porte-bonheur traditionnels (trèfle à quatre feuilles, fer à cheval…) ou spécifiques à la Grande Guerre. Les illustrations du combat sont par contre inexistantes. Chaque objet revêt un sens propre, variable selon des associations personnelles, ou peut en superposer plusieurs, à l’instar de la scène du briquet. À travers les formes et l’iconographie de l’artisanat de tranchée, il est donc possible d’appréhender une autre facette de la Première Guerre mondiale, celle des mentalités, des pratiques et des comportements collectifs et individuels suscités par le conflit. Une partie de l’histoire immatérielle de la guerre est réifiée dans ces créations qui constituent ainsi des objets d’étude essentiels à l’historien.
Bibliographie
Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, Annette BECKER, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.
Annette BECKER, « Graffiti et sculptures de soldats, traces de la culture de guerre », 14 /18 Aujourd’hui-Today-Heute, n° 2, 1998, p.116-127 [dossier : « L’archéologie et la Grande Guerre »].
Nicole DURAND,De l'Horreur à l'Art, Paris, Seuil, 2006.
Patrice WARIN, Artisanat de tranchée et briquets de Poilus de la guerre 14-18, Louviers, YSEC Editions, 2001, 208p.
Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.
Pour citer cet article
Claire LE THOMAS, « Formes et iconographie de l'artisanat de tranchée », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/formes-iconographie-artisanat-tranchee?i=946
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