La France après les conquêtes révolutionnaires

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Contexte historique

Les limites de la France en 1798

La date de cette carte, contenue dans un cartouche entouré de feuilles de chêne (symbolisant la force) et d’olivier (la paix) permet de faire un point exact des variations des limites de la France au cours de la décennie 1790-1800. Ayant soulevé contre elle les nations européennes, la République a retourné la situation. La transformation révolutionnaire de l’armée par la levée en masse puis la conscription l’ont conduite à la victoire puis à l’ivresse des conquêtes. La politique du Directoire vise à agrandir la France par des annexions transformées en départements et à l’entourer de républiques-sœurs, soumises à son influence très autoritaire.

Les 83 premiers départements de 1790 sont devenus 98 : on a à la fois annexé des territoires limitrophes ou enclavés comme le duché de Bouillon rattaché aux Ardennes, Avignon et le Comtat venaissin qui forment le noyau du département de Vaucluse, la république de Mulhouse annexée au Haut-Rhin en 1798, et de multiples villages aux limites septentrionales de la Lorraine et de l’Alsace, et créé de toutes pièces des départements nouveaux pour organiser les premières conquêtes : les Alpes-Maritimes et le Mont-Blanc (actuellement, les deux départements de Savoie et Haute-Savoie) conquis en 1792 sur le roi de Piémont-Sardaigne, le Mont-Terrible, formé de la principauté de Montbéliard et du pays de Porrentruy (dans l’actuel canton du Jura suisse) et agrandi après le traité de Campo-Formio des possessions de l’évêque de Bâle dans les actuels cantons de Bâle et de Berne,

enfin les neuf départements réunis de Belgique, comprenant l’actuel royaume belge, le Grand Duché de Luxembourg et, dans les Pays-Bas, la province de Limbourg à l’est, avec Maastricht, et les possessions des Provinces-Unies sur la côte méridionale de l’Escaut. La République de Genève est annexée en 1798 et forme, avec la majeure partie de la future Haute-Savoie et le pays de Gex, distraits du Mont-Blanc et de l’Ain, le nouveau département du Léman.

Les pays de la rive gauche du Rhin, en Allemagne, dont la conquête en 1795 est confirmée par le traité de Campo-Formio, ne peuvent être officiellement annexés à la France en lui offrant ainsi le cours du Rhin comme frontière naturelle, qu’après la paix générale. En attendant, on les divise en quatre départements provisoires : Mont-Tonnerre, Rhin-et-Moselle, Roër et Sarre, auxquels on applique la législation française. Reconquise après le « régime anglo-corse », la Corse connaît une première partition en deux départements : Liamone au sud et Golo au nord (on a songé un moment à reprendre ces noms lors de la création de la Corse-du-Sud et de la Haute-Corse actuelles).

Les autres pays conquis entre 1795 et 1798 sont organisés en républiques-sœurs : Républiques batave, cisalpine, helvétique et romaine, auxquelles on impose des constitutions calquées sur celles du Directoire et où les armées et les ambassadeurs français sont chargés d’opérer des « changements ». Chaque coup d’état que connaît la France du Directoire entraîne ainsi des retentissements systématiques sur le régime politique intérieur de chaque république.

Mais l’annexion ou la satellisation produisent un effet général : les pays annexés tentent sans cesse de se révolter. On est encore loin des 120 départements de l’apogée de l’Empire, qui perdra d’ailleurs presque toutes ses conquêtes en 1814, mais, en 1798, en Europe, les étrangers sont soumis au paiement de lourdes indemnités et à une conscription de plus en plus contraignante.

Analyse des images

Une cartographie administrative modèle

Cette carte gravée et colorée de belle facture (dim. 0,73 x 0,51 m), doublée de toile et bordée d’un ruban, clouée sur deux bois de suspension peints et dorés, pourvue d’une triple échelle en lieues, toises, et très récents myriamètres (1/2 645 000) porte le réseau des villes principales de l’époque, les très grandes routes, les fleuves et rivières, des chaînes de montagne fantaisistes, et les limites des départements. Ceux de l’intérieur ont le nom (souvent géographique) et la forme qu’ils gardent depuis le 26 février 1790 jusqu’à la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800). Il sera alors procédé à quelques retouches de détail avant que préfets et sous-préfets ne soient installés dans leurs circonscriptions respectives.

Sur la gauche a été ajouté un “ Tableau de la division de la République Française ” en 8 colonnes, indiquant les 98 départements, leur nom, leur chef-lieu, leur ancien pays ou ancienne province de rattachement, le nombre de leurs cantons et communes, le chiffre de leur population, et le nombre de leurs députés à l’Assemblée nationale. Ils sont tous traités de façon égale ou logiquement proportionnée car la carte traduit l’illusion d’une gestion administrative équitable. Mais la réalité montre que la France révolutionnaire ne peut être à la fois la nation modèle, comme elle se présente sur cette carte, et la Grande Nation sans cesse conquérante.

Interprétation

Pierre de Belleyme[1], cartographe de l’Ancien Régime à l’Empire.
De tout temps, la représentation cartographique est d’abord une image de marque qui témoigne de la qualité des cartographes et de l’importance des puissances qui leur donnent mission. Cette carte de la France politique et administrative de 1798 est due à l’ingénieur géographe Pierre de Belleyme, associé à la création des nouvelles divisions de la France par l’Assemblée constituante, puis appelé à devenir le premier garde ou chef du dépôt de Topographie des Archives nationales sous le premier Empire.

A l’époque où Belleyme dessine ses cartes, la carte générale de France de Cassini - comme celle de la future Belgique par Ferraris – est complète, sur des mesures scientifiquement établies, mais l’Histoire rend jour après jour ses contours changeants. Depuis février 1793, Belleyme est aussi chargé de réaliser le dictionnaire des communes (plus de 40 000), avec leurs vocables ancien et révolutionnaire, et de rassembler les données statistiques nécessaires au gouvernement.

Pierre de Belleyme s’attaque, dès 1801 à la carte et aux statistiques particulières de chaque département, entité plus stable que la République, signe que la greffe de ce nouveau découpage ne manque pas de pertinence… dans les limites du territoire réellement français.

Bibliographie

Jean-Baptiste DUROSELLE L’Europe, histoire de ses peuples Paris, Perrin, 1990.
Alan FORREST « Révolution et Europe » in François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française Paris, Flammarion, 1988, rééd.coll.
« Champs », 1992.
Jacques GODECHOT La Grande Nation, l’expansion révolutionnaire de la France dans le monde Paris, Aubier, 1983.

Notes

1. Pierre de Belleyme, né en Périgord en 1747, fut nommé responsable à 19 ans de la réalisation d'une carte topographique de Guyenne en 52 feuilles commandée par l'intendant de la province (réalisée entre 1766 et 1793). - 

Pour citer cet article
Cécile SOUCHON et Pierre-Dominique CHEYNET, « La France après les conquêtes révolutionnaires », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/france-apres-conquetes-revolutionnaires?i=342&d=1&c=Directoire
Commentaires
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rey le 02/06/2015 à 11:06:25
Il me semble que, si vous incluez le Léman, il y a en 1798 (à partir du 25.08, date d' annexion du Léman) 99 départements :
.83 dépts originels.
.le Mont Blanc (27.11.1792?)
.les Alpes Maritimes (14.02.1793 ?)
.le Mont-Terrible (23.03.1793 ?)
.le Golo (11.08.1793 ?) &
.le Liamone (idem)
.le Rhône (12.08.1793 ?) &
.la Loire (idem)
.le Vaucluse (12.08.1793 ?)
.les 9 dépts de Belgique (1.10.1795 ?)
.le Léman (25.08.1798 ?)

soit 18 dépts supplémentaires. Il faut ôter des 83 originels le "Rhône et Loire" et la Corse (remplacée par Golo et Liamone) : 83 + 18 - 2 = 99.
Histoire-image le 04/01/2011 à 11:01:27
Merci d'avoir relevé cette erreur concernant Porrentruy. La rectification a été faite.
Salutations
Michel Hauser le 01/01/2011 à 10:01:07
Bonjour,

Une erreur dans votre commentaire: Porrentruy (où je réside) n'est pas "l'actuel chef-lieu du canton du Jura suisse": ce chef-lieu est Delémont.

Salutations. MH