• Crise viticole. Manifestants de l'Aube (vignerons de la Champagne), en 1911.

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  • Bataillon dit "de fer" des viticulteurs de Bergères (Aube), manifestant. 1911.

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  • Le serment des vignerons fédérés à Montpellier [L'illustration juin 1907].

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  • La révolte des viticulteurs du Midi, 1907 [ L'illustration 18 mai 1907 en couverture].

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La grève des viticulteurs

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Contexte historique

Des viticulteurs en lutte

En 1907, le Languedoc viticole s’estime menacé par la concurrence des vins d’Algérie et la

chaptalisation[1]. La Confédération générale viticole réalise une manière d’union sacrée entre les producteurs, des plus petits aux plus grands. De puissants rassemblements crédités de dizaines de milliers de participants se succèdent

du 7 avril au 9 juin 1907. Dans les quatre départements concernés, les conseils municipaux présentent leur démission collective et appellent à la grève de l’impôt. Des perceptions, préfectures et sous-préfectures sont attaquées. Le gouvernement fait appel aux gendarmes et à la cavalerie. Le sang coule à Narbonne où quatre manifestants sont tués les 19 et 20 juin. A Béziers, le 21, le 17e régiment d’infanterie, majoritairement composé, selon l’usage, de réservistes et de conscrits du pays, craint que les soldats venus des régions septentrionales ne menacent leurs compatriotes. Ils quittent leur caserne, se portent devant la foule et mettent crosse en l’air (ce qui vaudra aux « mutins » d’être expédiés en Tunisie). Clemenceau réplique par de nouvelles démonstrations de force. Le 23 juin une loi est cependant votée, qui réprime la chaptalisation abusive.
Quatre ans plus tard, les viticulteurs de l’Aube se mobilisent pour une tout autre cause. Malgré la mauvaise récolte de 1910, le cours du raisin reste bas. Les viticulteurs de la Marne suspectent les marchands d’avoir acheté et vendu sous le nom de champagne des vins de l’Aube, en infraction au décret du 17 décembre 1908 qui limite l’aire géographique de l’appellation. Ils s’attaquent aux chais et aux fûts des viticulteurs et négociants de l’Aube, qui répliquent sur un mode similaire à Ay et à Epernay en premier lieu. Tous sont soutenus par leurs élus respectifs. La troupe s’interpose. Le décret est finalement reporté.
Les statues de Ferroul, à Narbonne, de Gaston Chéry à Bar-sur-Aube ou le célèbre « Salut à vous… » de Montéhus sont là pour attester de l’inscription durable de ces événements dans l’histoire et la sensibilité régionales.

Analyse des images

Les acteurs des manifestations

Ces photographies (ou cartes postales) donnent à voir les acteurs de quelques-unes de ces manifestations. A Carcassonne, une forte proportion d’hommes, accompagnés de quelques femmes. Tous sont en tenue du dimanche (on est monté en ville…), signifiée par les lavallières ou les spectaculaires chapeaux des dames. La visible disparité des tenues (des pantalons inégalement repassés) révèle la nature interclassiste du mouvement. En Champagne, des femmes, en plus grand nombre, ouvrent ostensiblement la marche, précédée, il est vrai, par deux « hommes de confiance » ; avec, dans les rangs, une partition des sexes. Des hommes en tenue du dimanche, mais également ici, s’agissant en particulier des femmes, des tenues de travail (tablier, hottes de viticulteurs et harnachements), cependant rehaussées d’insignes aux allures de médailles distribuées lors des comices agricoles. Les manifestants arborent partout des pancartes de facture soignée. Celles de Narbonne constituent une exception si on les compare aux manifestations ouvrières contemporaines. En se référant aux « gueux » et aux « paysans », elles affichent une identité revendiquée, mais sociologiquement peu conforme à celle des manifestants. Dans l’Aube, on s’en tient à désigner les villages mobilisés ; avec, dans ce département qui est aussi bien ouvrier, une majorité de drapeaux rouges au côté du tricolore. Partout prévaut le sentiment d’une organisation solide.
En face, la troupe, en charge du maintien de l’ordre. A Ay, les dragons chargent. A Béziers, la carte postale immortalise le geste des « mutins » qui mettent, stricto sensu pour deux d’entre eux, crosse en l’air et, pour d’autres, fusil bas. Au premier plan, une femme en cheveux, et en tablier, sans doute sortie de sa boutique, contemple la scène cependant. A l’arrière-plan, on distingue une foule de manifestants (ou de passants ?).

Interprétation

Poses

Des contraintes techniques obligent les photographes à privilégier des moments d’accalmie. La charge des dragons qui seule fait exception est-elle même photographiée dans un moment de calme relatif (des manifestants s’éloignent d’un pas vif mais d’autres, dont une femme, regardent la scène). Toutes les autres sont prises avec l’accord des acteurs qui prennent la pose comme s’il s’agissait là d’une fête convenue. Non sans risque accru s’agissant des « mutins ». Avec, en Champagne, des mines sévères mais des sourires dans le Languedoc. S’ensuit une image pacifiée de ces mouvements parmi les plus violents de la Belle Epoque. Ces photographies constituent une source de premier ordre pour une anthropologie des manifestations d’alors. Pour des raisons largement techniques, elles révèlent beaucoup moins bien la violence à l’œuvre dans l’un et l’autre camp.

Bibliographie

Laura Levine FRADER Peasants and Protest. Agricultural Workers, Politics and Unions in the Aude, 1850-1914 Berkeley-Los Angeles-Oxford, Univ. of California Press, 1991.
Jean SAGNES, Monique et Rémy RECH 1907 en Languedoc et en Roussillon Montpellier, Espace SUD éditions, 1997.

Notes

1. Procédé visant à ajouter du sucre dans le vin pour augmenter son degré d'alcool. Cette pratique était courante pour les vins issus de régions moyennement ensoleillées (Alsace, Pays de la Loire, notamment). 

Pour citer cet article
Danielle TARTAKOWSKY, « La grève des viticulteurs », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/greve-viticulteurs?i=470&d=1&c=manifestations
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