Henri de Rochefort et les déportés de la Commune

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Contexte historique

La déportation en Nouvelle-Calédonie

Plus de 4 000 communards furent condamnés par les conseils de guerre à la déportation en Nouvelle-Calédonie – la colonie française la plus éloignée de la métropole, située en plein Pacifique. Dans l’attente de leur transportation, les condamnés furent incarcérés dans des pontons portuaires ou des forts du littoral atlantique. De là, ils embarquèrent sur des navires pour un voyage de cinq à six mois. Le premier convoi partit sur la Danaé le 3 mai 1872.

Les déportés furent répartis en trois catégories dans l’archipel calédonien : les forçats au bagne de l’île Nou, les condamnés à la déportation en enceinte fortifiée sur la presqu’île Ducos et les déportés simples sur l’île des Pins. Les conditions d’existence y étaient précaires. Dans l’attente d’une amnistie qui tarda jusqu’en 1880, les déportés se mirent au travail. D’autres préférèrent tenter l’évasion, rendue improbable par la surveillance des gardiens aidés des Kanak et par la nature récifale des îles.

Analyse des images

L’évasion de Rochefort

Henri Rochefort (1830-1913) avait été condamné à la déportation en enceinte fortifiée. Arrivé en Nouvelle-Calédonie en décembre 1873, il parvint à s’en évader en juillet 1874. Riche et célèbre, il acheta la complicité du commandant d’un navire australien qui arrangea la fuite du journaliste et de cinq de ses camarades : Ballière, Paschal Grousset, Francis Jourde, Olivier Pain et Granthille.

C’est à cette évasion – la plus importante de l’histoire de la déportation, dont le retentissement international exaspéra l’administration française – qu’Édouard Manet (1832-1883) s’intéressa en 1880-1881. Dans un format réduit, le peintre représenta au milieu d’une mer immense une frêle embarcation, où l’on peut identifier Rochefort et Pain, et qui se dirige vers la silhouette noire d’un navire visible à l’horizon.

Interprétation

Un héros moderne

Quand Manet entreprit cette œuvre, il était à la recherche d’un tableau « à sensation » destiné au Salon. Il pensa à un héros moderne parce que solitaire, rebelle et incompris. Au moment où l’amnistie générale de la Commune fut votée, qui permit le retour en métropole des déportés et des proscrits – parmi lesquels Rochefort, réfugié en Angleterre, en Suisse et en Belgique –, Manet peignit deux versions de son évasion romanesque où ses traits sont identifiables, ainsi qu’un portrait de l’infatigable pamphlétaire (Hambourg, Kunsthalle).

Animateur de journaux tels La Lanterne, La Marseillaise, Le Mot d’ordre ou L’Intransigeant, titulaire de mandats électifs desquels il démissionna souvent rapidement, Rochefort incarnait pour Manet l’opposant politique, permanent et irréductible : républicain sous le Second Empire, antiversaillais pendant la Commune sans pour autant s’être engagé dans ses rangs, extrémiste en République modérée… C’est le portrait de ce personnage insaisissable et inattendu que Manet tenta de fixer en 1880 sur la toile, bien avant que l’homme ne dérive vers le boulangisme, le nationalisme, l’antisémitisme et l’antidreyfusisme.

Bibliographie

Éric DARRAGON, « Manet, L’Évasion », in Revue de l’Art, no 56, 1982, p. 25-40.

Bernard NOËL, Dictionnaire de la Commune, 2 vol., Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1978.

COLLECTIF, Catalogue d’exposition Manet (notice no 223), Paris, RMN, Grand Palais, 1983.

Pour citer cet article
Bertrand TILLIER, « Henri de Rochefort et les déportés de la Commune », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/henri-rochefort-deportes-commune?i=24&d=1&a=34
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