L’immigration des travailleurs en France

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Contexte historique

L’immigration des travailleurs en France de 1850 à 1914

Marie-Paul Lancrenon (1857-1922), militaire de carrière, profite de ses missions pour rédiger des carnets de voyages et d’excursions constitués de textes et de photographies qu’il prend en « amateur ». On lui doit notamment Trois mille lieues à la pagaie, de la Seine à la Volga paru en 1898 et Impressions d’hiver dans les Alpes. De la mer bleue au Mont-Blanc paru en 1906. C’est dans ce cadre que, fort de ses talents de randonneur et de grimpeur, il saisit sur le vif des migrants espagnols alors qu’ils franchissent le Port de Vénasque, col des Pyrénées situé à 2 444 mètres d’altitude à la frontière franco-espagnole près de Luchon (Haute-Garonne).

Analyse des images

Portrait de migrants espagnols

Le cliché représente six migrants espagnols qui, en ce 31 juillet 1907, ont momentanément interrompu leur marche et posent pour le photographe, leurs baluchons et leurs bâtons au sol. Arrêtés en pleine pente sur un « sentier » rocailleux, ils se sont placés sur un rang, de manière à ce que chacun soit visible. Le groupe compte cinq hommes et un enfant derrière lequel apparaît une mule ou un mulet avec son bât. Comme l’un des hommes, le jeune garçon est vêtu d’une longue chemise « paysanne », tandis que les autres portent des vêtements typiques des régions pyrénéennes du nord de l’Espagne de même que leurs bérets. Tous fixent l’objectif d’un air sérieux et assez digne, même si l’enfant semble aussi quelque peu intrigué.

Les vêtements et les visages montrent des travailleurs démunis, obligés de venir chercher un emploi en France. La « simplicité » des bagages va dans ce sens, autant qu’elle accrédite, à son tour, l’idée que ces hommes sont venus pour les travaux agricoles de l’été. Malgré tout et au-delà de la pose de circonstance, la dignité de ces hommes qui se tiennent droits face à l’objectif indique que ces prolétaires sont fiers de vivre de leur travail.

Interprétation

De fiers travailleurs

De 1851 à 1881, la population immigrée présente en France augmente rapidement, passant d’environ quatre cents mille à près d’un million de personnes. De 1881 à 1911, la croissance est nettement plus mesurée (150 000 étrangers supplémentaires), même si cela s’explique aussi par une politique de naturalisations plus souple. Très majoritairement, il s’agit d’une immigration de travailleurs étrangers et pauvres. En effet, l’essor industriel que connaît le pays dès le second Empire ainsi que le développement d’une agriculture de marché plus intensive, lui-même lié au phénomène croissant d’exode rural, provoquent en France une forte demande de main-d’œuvre peu qualifiée. Temporaire, saisonnière ou définitive, l’installation des nouveaux venus est donc étroitement liée au marché du travail. De 1850 à 1914, cette immigration reste aussi largement « frontalière », les migrants provenant des pays voisins et s’installant, en fonction des possibilités d’embauche, dans les régions limitrophes. Ainsi, même si Paris attire aussi les travailleurs étrangers, on recense de nombreux Belges dans le Nord et le Nord-Est (ouvriers dans les usines de textile, puis de charbon et d’industrie lourde), des Italiens dans le Sud-Est et des Espagnols dans le Sud-Ouest (ouvriers agricoles, bâtiment, manutention et transports).

Marie-Paul Lancrenon semble avoir rencontré ces hommes alors qu’il arpentait et photographiait le col pyrénéen, comme il l’avait fait dans les Alpes quelques mois auparavant. S’il leur demande de poser, ce n’est ni pour révéler un fait –les migrations de ces travailleurs venus d’Espagne sont un phénomène déjà largement connu à l’époque – ni pour faire passer un quelconque message, mais plutôt pour présenter objectivement certaines réalités du processus migratoire au début du siècle.

D’une part, l’affluence de migrants espagnols dans le Sud-Ouest. Ils sont 30 000 en 1850 et 80 000 en 1886 (chiffre à peu près stable jusqu’en 1914) à travailler et vivre dans les départements frontaliers ainsi qu’en Gironde, en Dordogne, dans le Lot, le Lot-et-Garonne, le Gers, le Tarn et le Tarn-et-Garonne. Dans ce grand Sud-Ouest, ils représentent plus de 5 % de la population en 1906, contre à peine 1 % en 1890. Ils sont employés dans l’industrie, le transport, la pêche et le bâtiment, et comme ouvriers agricoles. L’époque de l’année (juillet) peut aussi laisser penser qu’il s’agit là de migrants saisonniers, venus comme beaucoup d’autres pour la cueillette ou les vendanges. D’autre part, le fait que les nouveaux arrivants, encore plus lorsqu’il s’agit de migrations temporaires, sont presque exclusivement des hommes. Si en 1907, on compte 45 000 hommes et 35 000 femmes espagnols (donc un bon taux « d’accompagnement » qui correspond au fait que ce type d’immigration est assez ancien), ce n’est qu’une fois installés qu’ils font venir femmes et enfants, ce qui n’est pas le cas des personnages de la photographie. La présence d’un enfant, assez rare (seuls 7 % des nouveaux migrants sont si jeunes), pourrait confirmer l’hypothèse d’une migration saisonnière.

Bibliographie

Guy HERMET, Les Espagnols en France.
Immigration et culture
, Paris, Éditions Ouvrières, 1967.
Guy HERMET et Jacqueline MARQUET, Émigrants saisonniers espagnols en France, Paris, F.N.S.P., 1961.
Gérard NOIRIEL, Les Ouvriers dans la société française (XIXe-XXe siècle), Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1986.
Gérard NOIRIEL, Le Creuset français.
Histoire de l’immigration (XIXe-XXe siècle)
, Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers Historique », 1988.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L’immigration des travailleurs en France », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/immigration-travailleurs-espagnols-france?i=1052&type_analyse=0&oe_zoom=1929&id_sel=1929
Commentaires
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hispanus le 02/04/2015 à 03:04:46
Les chiffres avancés par M. Sumpf au sujet des Espagnols en France (métropolitaine) à la veille de la 1GM sont totalement erronés. Ceux-ci sont déjà près de 110 000 (sous-estimé) en 1911 sans oublier les Espagnols d'Afrique du nord. Leur chiffre est en augmentation encore jusqu'à la guerre qui interrompt les recensements. Le mythe de l'essor décisif de l'immigration espagnole à partir seulement de la guerre de 1914-1918 fonctionne encore, hélas ! M. Sumpf n'est pas connu pour être un spécialiste des relations franco-espagnoles. Sa connaissance de la bibliographie adéquate est manifestement limitée. Elle date (années 1960 !). Il n'est pas seul dans ce cas.
Jean-Marc DELAUNAY Professeur émérite d'Histoire contemporaine Université Paris-3 Sorbonne Nouvelle