• Soldats lançant des grenades depuis une tranchée de la Woëvre.

    ANONYME

  • Deux soldats dans une tranchée de la Meuse, environs du bois d'Ailly, vers avril 1915.

    Louis Paul PELISSARD (1878 - 1934)

  • Chargement d'un crapouillot.

    Henri TERRIER (1887 - 1918)

  • Prototype de fusil Lebel pour tranchées.

Innovation dans l'armement par les soldats

Date de publication : Novembre 2008

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Contexte historique
Se battre dans les tranchées

L’armée française se trouve particulièrement peu préparée à la guerre de position qui s’installe fin 1914 et se caractérise alors par le creusement de tranchées. Contrairement aux Allemands, elle n’a ni renouvelé ni développé son fonds d’armes. Les fantassins sont munis de fusils Lebel, mis au point entre 1886 et 1893 ; l’artillerie de tranchée est inexistante. L’uniforme militaire lui-même est trop voyant pour les nouvelles stratégies de combat : bleu et rouge, il ne passe pas inaperçu. Le matériel militaire existant se révèle rapidement inadapté : les canons ne peuvent pas tirer depuis une position enterrée ; les mortiers, trop volumineux, n’entrent pas dans les étroits boyaux creusés pour abriter les troupes ; les baïonnettes sont trop longues pour se battre au corps à corps dans les galeries ; il est impossible de viser avec les fusils sans se mettre à découvert…
Analyse des images
Des armes bricolées

La photographie Soldats lançant des grenades depuis une tranchée de la Woëvre montre bien à quel point l’exiguïté de la galerie gêne les soldats : ils doivent se placer de profil pour avoir la place d’effectuer le mouvement de balancier nécessaire à la projection de la grenade – comme ils sont en contrebas et ne voient pas où ils lancent, il leur faut prendre de l’élan. L’utilisation des fusils est tout aussi restreinte : la largeur de la tranchée est équivalente à la longueur du fusil que le soldat du premier plan porte dans son dos.

Dans un premier temps, face au manque de matériel, les soldats vont recourir au « système D » pour améliorer eux-mêmes leur équipement. Ils bricolent des grenades à main, trouent des pelles afin de pouvoir épier le champ de bataille en se protégeant la tête, se fabriquent des couteaux de tranchée à partir de manches de baïonnettes… Le cliché de Louis Paul Pelissard, Deux soldats dans une tranchée de la Meuse, environs du bois d’Ailly, montre un fusil ainsi « amélioré » pour tirer sans se mettre à découvert : posé sur un pied, son canon est désormais doté d’une crosse surbaissée et reliée à un viseur et à un dispositif de déclenchement à distance. Le mortier Cellerier, du nom du capitaine d’artillerie qui l’a inventé, est particulièrement représentatif de l’inventivité déployée par les poilus. Fabriqué à partir de pièces de récupération, il emprunte sa forme au crapouillot, petit mortier trapu et massif en bronze à l’allure de crapaud visible sur la photographie d’Henri Terrier, Chargement d’un crapouillot. Le tube lanceur utilise les corps intacts des obus allemands de 77. La douille vide, percée à sa base pour placer la mèche de mise à feu, est fixée sur un support en bois taillé à 45°. Le projectile est constitué soit de douilles d’un diamètre légèrement inférieur remplies de grenaille et d’explosif et dotées d’ailettes, soit d’obus prévus pour d’autres canons. La distance de tir dépend de la quantité de poudre mise au fond du tube lanceur. De petite taille, il est facilement transportable et permet de tirer sur l’ennemi depuis le fond de la tranchée.
Interprétation
D’un artisanat à l’autre

La presse s’intéresse rapidement à ces armes bricolées, nées de la nécessité d’adapter le matériel traditionnel aux conditions nouvelles d’une guerre de position. Elles prouvent l’inventivité des soldats français et le moral des troupes. Grâce à cette reconnaissance immédiate, certaines inventions sont reprises et développées par l’industrie militaire. Le projectile du mortier Cellerier préfigure ainsi celui du mortier de 58, lui aussi doté d’ailettes, et une version pour tranchées du fusil Lebel, proche de celle improvisée par les soldats de la photographie de Louis Paul Pelissard, est mise au point en 1915 (Prototype de fusil Lebel pour tranchées).

L’arrivée de nouveaux équipements marque le déclin de ce premier artisanat de tranchée. Les soldats se mettent alors à créer d’autres objets. Entre deux attaques, dans les campements de l’arrière, les poilus occupent les temps d’attente à la fabrication de bagues, de briquets, de cadres, d’écritoires, de vases, recyclant les matériaux immédiatement disponibles dans leur environnement : morceaux de bois, balles de fusils, douilles d’obus, insignes allemands soustraits aux prisonniers. Ce nouvel artisanat dévoile d’autres facettes de la Première Guerre mondiale, celle de la vie dans les tranchées et dans les postes de seconde ligne, mais également, à travers l’iconographie déployée pour ces artefacts, celle des représentations collectives ou des croyances et des désirs individuels qui animaient les soldats.
Bibliographie
Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, Annette BECKER, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.
Stéphane AUDOIN ROUZEAU, Combattre.
Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXIe siècle)
, Paris, Seuil, 2008.
Stéphane AUDOIN ROUZEAU, « Pratiques et objets de la cruauté sur le champ de bataille », 14 /18 Aujourd’hui-Today-Heute, n° 2, 1998, p.104-115 [dossier : « L’archéologie et la Grande Guerre »].
Antonio GIBELLI, « L’expérience des combattants », 14/18 Aujourd’hui-Today-Heute, n° 3, novembre 1999, p.88-99.
[dossier : « Choc traumatique et histoire culturelle »].
Patrice WARIN, Artisanat de tranchée et briquets de Poilus de la guerre 14-18, Louviers, YSEC Editions, 2001, 208p.
Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.
Pour citer cet article
Claire LE THOMAS, « Innovation dans l'armement par les soldats », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/innovation-armement-soldats?i=944
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