La ménagerie impériale

Date de publication : Mai 2006
Auteur : Alain GALOIN

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Contexte historique
La caricature – de l’italien caricare, « charger, exagérer » – est l’expression plastique la plus significative de la satire dans le graphisme, la peinture et même la statuaire. Elle connaît un véritable essor au XIXe siècle, période au cours de laquelle l’instabilité des institutions et l’agitation politique engendrée par les multiples changements de régime nourrissent l’inspiration de dessinateurs talentueux tels que Traviès, Daumier, Grandville, Gavarni, Cham, Gill ou Alfred le Petit. À cette époque en effet, les journaux satiriques prolifèrent, comme La Silhouette, La Caricature, Le Charivari, La Lune ou L’Éclipse, pour ne citer que les plus connus d’entre eux.

La mesure est étrangère à la caricature, qui est un art résolument engagé. Hostiles au libéralisme bourgeois qu’ils stigmatisent à l’envi, les caricaturistes des années 1830-1870 sont tous attachés, à des degrés divers, aux valeurs républicaines. La République est pour eux un espoir toujours caressé, souvent déçu, et leur soif de justice et de liberté confère à leurs œuvres une puissance subversive que le pouvoir politique redoute. Pour échapper aux rigueurs de la censure mise en place par le roi Louis-Philippe en 1835, les caricaturistes doivent renoncer à l’attaque franche et directe des personnalités au pouvoir et s’orienter vers la peinture de mœurs ou vers la création de personnages populaires, comme Joseph Prudhomme, Robert Macaire ou Ratapoil, imaginés par Daumier. La satire politique se fait alors indirecte, plus insidieuse. Il faudra attendre la très libérale loi sur la presse du 29 juillet 1881 pour que la verve satirique des caricaturistes puisse à nouveau s’exprimer pleinement et librement.
Analyse des images
La Ménagerie impériale, composée des ruminants, amphibies, carnivores et autres budgétivores qui ont dévoré la France pendant 20 ans est un recueil de caricatures exécutées par Paul Hadol, dit White (1835-1875). L’ouvrage est paru en 1870, après la chute du Second Empire. Sorti des presses de l’imprimerie Coulbœuf, il est composé d’une trentaine de feuilles volantes de 17 centimètres de largeur sur 27 centimètres de hauteur.

Sur chaque feuille, le dessinateur a réalisé le portrait-charge d’une personnalité du régime impérial déchu : la tête aux traits fortement accentués est greffée sur un corps zoomorphe. Chaque personnage est affublé – ménagerie oblige – d’un nom d’animal suivi de deux caractéristiques désobligeantes stigmatisant ses vices réels ou supposés. Les derniers feuillets du recueil constituent le Musée des Empaillés : ils regroupent plusieurs figures par page dans un environnement digne du Muséum d’histoire naturelle.

La lithographie qui est ici proposée orne la couverture du recueil. La République, vêtue à l’antique et coiffée du traditionnel bonnet phrygien, écarte la tenture du cirque censé abriter la « ménagerie impériale ». Elle invite le public à entrer en désignant l’enseigne avec une règle. À droite, Napoléon III est figuré sous les traits d’un rapace. La caricature est sous-titrée « Le grand vautour de Sedan ». C’est également sous la forme d’un vautour que l’empereur est représenté sur le feuillet qui lui est consacré dans le recueil. Il y est montré dépeçant une France exsangue qu’il retient dans ses serres. Paul Hadol lui impute deux vices : « Lâcheté – Férocité ».
Interprétation
Les caricatures qui composent La Ménagerie impériale imaginée par Paul Hadol sont d’une rare cruauté. Publiée après la chute de l’empire, cette œuvre satirique est l’expression plastique du discrédit et de l’opprobre qui frappent le régime impérial après la défaite de Sedan. Napoléon III et son entourage sont jugés seuls responsables d’une guerre catastrophique à laquelle, pourtant, l’opinion publique et la plupart des hommes politiques étaient largement favorables. Le souverain vaincu, prisonnier, qui a été contraint de remettre son épée au roi de Prusse Guillaume Ier, fait figure de lâche. C’est le début de ce que Jean des Cars a appelé « la légende noire du Second Empire », régime honni que l’on a longtemps considéré comme une parenthèse fâcheuse dans l’histoire mouvementée du XIXe siècle. Il serait cependant caricatural et réducteur de limiter le règne de Napoléon III à une fête impériale effrénée et « budgétivore », le Second Empire étant précisément la période où la France est entrée dans l’ère du modernisme économique et des progrès techniques et industriels.
Bibliographie
Annie DUPRAT, Histoire de France par la caricature, Paris, Larousse, 1999.
Annie DUPRAT, « Iconologie historique de la caricature politique en France du XVIe au XXe siècle », in revue Hermès n° 29, mai 2001.
Philippe KAENEL, Le Métier d’illustrateur.
1830-1880
, Paris, Éditions Messenne, 1996.
Bertrand TILLIER, Cochon de Zola, ou les Infortunes caricaturales d’un écrivain engagé, Paris, Séguier, 1998.
Bertrand TILLIER, La Républicature : la caricature politique en France, Paris, C.N.R.S.
Éditions, 1997.
Bertrand TILLIER, À la charge ! La caricature en France de 1789 à 2000, Paris, Éd.
de l’Amateur, 2005.
Pour citer cet article
Alain GALOIN, « La ménagerie impériale », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/menagerie-imperiale?c=Napoleon%20III&d=1&i=695&type_analyse=0&oe_zoom=1211&id_sel=1211
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