• Le vray portrait de Mr de Molière en habit de Sganarelle.

    Claude SIMONIN (1635 - 1721)

  • Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos.

    Nicolas-André MONSIAU (1754 - 1837)

  • Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos.

    Nicolas-André MONSIAU (1754 - 1837)

Molière

Date de publication : Septembre 2012

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Contexte historique

Une double représentation de Molière à 150 ans d’intervalle

Le Grand Siècle est marqué dans le domaine littéraire par l’émergence de la préciosité, à la faveur du développement des salons tenus par des femmes telles que Madelaine de Scudéry ou Ninon de Lenclos. Ces espaces de sociabilité intellectuelle sont fort prisés dans la capitale. L’âge classique se caractérise également par la promotion d’un genre théâtral souvent dans l’ombre de la tragédie : la comédie, qui s’incarne alors sous la plume de Molière. Sganarelle et Tartuffe figurent parmi ses personnages, le premier apparaissant pour la première fois dans la farce Le Médecin volant (vers 1645), le second dans la pièce éponyme Le Tartuffe ou l’Imposteur en 1664.

Or, plus d’un siècle plus tard, cette théâtralité est convoquée à l’envi sous la Restauration (1815-1830). Royauté comme Eglise catholique éprouvent le besoin de réaffirmer une identité malmenée par deux décennies de révolution et d’Empire ; un vaste mouvement missionnaire rigoriste est lancé, suscitant l’ire des populations qui, en retour, se livrent à des protestations et des charivaris contre ce qu’elles jugent être un complot clérical. Dans ce contexte traumatique, l’élaboration du tableau de Nicolas-André Monsiau prend une résonnance toute particulière : il rappelle le succès de la pièce du Tartuffe, maintes fois représentée en cette première partie du XIXe siècle, signe d’un questionnement sur l’hypocrisie, la tromperie et la légitimité.

Analyse des images

Du type au caractère, de Sganarelle à Tartuffe.

Distantes de 150 ans, ces deux œuvres traitent de deux personnages de Molière. L’estampe créée par Claude Simonin au XVIIe siècle le représente sous les traits récurrents de Sganarelle, créé de toute pièce par Molière sur le modèle des types de la comédie italienne. Vêtu d’un pourpoint, d’un mantelet ou d’une cape, d’un bonnet et de hauts-de-chausses, d’un col serré dans une fraise à l’ancienne, avec pour motifs des rayures de rouge cramoisi ou de jaune criard, Sganarelle résume le souffre-douleur, couard et maladroit. Il constitue bien un type, identifiable d’emblée par son auditoire. Ici, Molière campe un Sganarelle farcesque, arborant une expression proche du masque et empreint de l’influence de la comedia dell’arte. A demi courbé, la tête penchée sur le côté, il semble saluer ou proposer ses services, présentant une attitude mielleuse et obséquieuse, renvoyant à sa fonction originelle de valet.

La toile de Nicolas-André Monsiau, datée du début du XIXe siècle, propose un tout autre Molière. Le peintre est d’ailleurs un des premiers à représenter des scènes de genre historique moderne. Inondé par un rai de lumière issu de la fenêtre, Molière déclame son texte, une main levée, l’autre brandissant Le Tartuffe qui vient d’essuyer de virulentes critiques en raison de sa dimension subversive, d’autant plus mal admise que le parti dévot pèse de tout son poids à la cour. Le dramaturge embrasse désormais la comédie de mœurs, fondée sur la vraisemblance des caractères, ici celui de l’hypocrisie pieuse. A deux reprises, en 1664 et en 1667, la pièce est interdite, malgré les modifications qui y sont apportées. Il faut attendre 1669 et le décès de la reine mère pour qu’elle soit autorisée. Cette lecture de la pièce interviendrait peu de temps après la première condamnation de Molière, dans le salon que tient Ninon de Lenclos au 36 rue des Tournelles à Paris. Or, l’intérêt du tableau ne se limite pas à Molière (13), élément certes prégnant dans ce parterre exclusivement masculin de savants, d’artistes et d’écrivains composé notamment de Pierre et Thomas Corneille (1 et 3), de Jean-Baptiste Lully (2), de Racine (7), Jean de la Lafontaine (4), Nicolas Boileau (8), Chapelle (5), Baron (6), le grand Condé (10), La Bruyère (15), Pierre Mignard (14), La Rochefoucault (16), mais aussi le Maréchal de Vivone (17), Philippe Quinault (9), Saint Evremont (12) et François Girardon (18). L’enjeu de la toile réside également dans la présence centrale de Ninon de Lenclos (11), quelque peu alanguie, légèrement vêtue d’une robe anachronique pour le règne de Louis XIV et dont la clarté attire le regard du spectateur comme de l’assistance.

Interprétation

Deux visions et deux usages de Molière.

Ces œuvres présentent deux visions et deux usages de Molière. Dans l’estampe du XVIIe siècle, c’est le comédien qui est mis en valeur. Il est seul sur la gravure et ses traits disparaissent sous ceux de Sganarelle. Au contraire, Nicolas-André Monsiau donne à voir l’auteur et une partie de son travail préparatoire, représenté ici par la lecture en public. Sa présence au premier plan, debout, et son nom dans le titre de la toile, témoignent du passage à la postérité de sa personne et de son Œuvre. En effet, le peintre opère un brouillage chronologique afin de transposer le sens du Tartuffe dans le contexte troublé de la Restauration. Tout au long de cette période, le public se voit offrir des représentations vaudevillesques de Molière. Cette « tartufferie » s’incarne à travers la mise en musique, sur des airs populaires, de certains monologues de la pièce, les multiples représentations théâtrales, illustrant la tendance à une instrumentalisation politique de la théâtralité. Le tableau de Nicolas-André Monsiau est en ce sens avant-gardiste, puisqu’il semble avoir été réalisé entre 1802 et 1810, sous l’Empire.

Bibliographie

DANDREY Patrick, Molière ou l’Esthétique du ridicule, Klincksieck, Paris, 1992 DUCHENE Roger, Molière, Fayard, Paris, 1998 GILOT Michel et SERROY Jean, La Comédie à l’âge classique, Belin Sup, Paris, 1997 KROEN Sheryl, Politics and Theater : the Crisis of Legitimacy in Restoration France, 1815-1830, University of California Press, Berkeley, 2000.
MOLIERE, Œuvres, 2 vol, Gallimard, Pléiade, Paris, 1933.

Pour citer cet article
Myriam DENIEL TERNANT, « Molière », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/moliere?i=1256&d=1&c=costume&id_sel=2370
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