• Paysage de Susten en Suisse.

    Xavier LEPRINCE (1799 - 1826)

  • Passage du mont Saint-Bernard.

    GUERARD (1970 - 1970)

La naissance de l’alpinisme

Auteur : Ivan JABLONKA

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Contexte historique

Quel est l’intérêt de la montagne, terroir non agricole au climat si rude ?

Pendant longtemps, les sommets demeurent un territoire interdit, où les croyances situent la demeure des dragons et du diable. Au XVIIIe siècle, la montagne devient, comme l’océan, un « site d’expérimentation et de définition d’une nouvelle catégorie esthético-morale » (T. Dufrêne, « La “montagne de verre” et les enjeux artistiques du thème du cristal », in Musée de Grenoble, Le Sentiment de la montagne, Glénat, RMN, 1998, p. 85). La découverte de l’océan est concomitante (voir A. Corbin, Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, Flammarion, 1990).

Le mont Blanc est conquis en 1786 par deux Chamoniards, Paccard et Balmat ; leur exploit est renouvelé l’année suivante par le Genevois De Saussure. Cette double ascension apparaît comme l’ « événement fondateur » de l’histoire de l’alpinisme (P. Joutard, L’Invention du mont Blanc, collection Archives, Gallimard-Juillard, 1986, p. 198). En 1802, le naturaliste allemand Humboldt tente (en vain) de gravir le Chimborazo, dans les Andes, qui culmine à plus de 6 200 m.

Les années 1820 constituent un moment clé dans l’histoire de l’alpinisme. Les expéditions à l’assaut du mont Blanc se multiplient, surtout du fait des Britanniques (comme les fellows de Cambridge) ; dans la région de Chamonix, la Compagnie des guides est fondée en 1821-1823, première étape vers la professionnalisation ; le Pelvoux sera conquis quelques années plus tard, en 1835.

Analyse des images

C’est précisément de cette époque que datent les tableaux représentés ici. Les scènes de genre de Leprince (1799-1826) sont fort appréciées par les élites de la Restauration.

Le Paysage du Susten en Suisse, acquis par Charles X en 1826, met en scène trois touristes et leur guide en excursion dans le col du Susten, à plus de 2 000 mètres d’altitude, non loin de la vallée de l’Aar (canton d’Uri). L’un scrute le ciel avec perplexité, l’autre flatte les chèvres, le troisième dessine sous les yeux du guide qui l’observe, une pipe à la bouche. La facture soignée du tableau n’exclut pas un jeu de perspective souligné par le contraste des couleurs, teintes brun rosé des roches et des animaux, d’une part, blancheur de la neige, des sommets et du ciel, d’autre part.

Si la toile de Leprince témoigne à la fois des beautés de la montagne et des réalités de l’alpinisme à ses débuts, comme font à certains égards Turner et les romantiques allemands dans les années 1800-1820, la lithographie de Guérard insiste de manière quelque peu ironique sur ses dangers.

Le Passage du mont Saint-Bernard, exécuté vers 1830, appartient à la série « Les Touristes », qui comporte de nombreux autres épisodes. Ici, le spectateur assiste à la déroute d’une expédition d’ « alpinistes » surpris par la difficulté de leur entreprise. Dans un désordre assez comique, ils tentent de se tirer du mauvais pas où ils sont tombés.

Le compte rendu réaliste de Leprince et la caricature de Guérard n’ont pas la même tonalité ; mais tous ces bourgeois élégamment vêtus, unis par un commun goût de l’aventure, participent à des expéditions d’autant plus pittoresques qu’on y décèle un certain amateurisme.

Interprétation

Né au début du XIXe siècle, le tourisme montagnard se popularise peu à peu. Les dioramas de Chamonix, par Albert Smith, mettent la montagne à la mode dans les années 1850. Au début de la Troisième République, la modernisation des hôtels, l’aménagement de refuges, le balisage des sentiers, la création de routes contribuent à mettre en valeur les Alpes françaises. On observe parallèlement la création du Club alpin français (1874), de la Société des touristes du Dauphiné (1875) et, au Royaume-Uni, de l’Alpine Club (1863).

Ces deux tableaux rendent compte de l’apparition d’un loisir, inventé par la bourgeoisie citadine britannique et pourvoyeur d’émotions nouvelles (même si elles sont d’abord dissimulées sous des prétextes scientifiques). Ce loisir, comme les autres, s’intègre dans la nouvelle définition des usages du temps, « temps libre » ou temps « pour soi ».

La sage équipée des uns et la déconfiture des autres rappellent l’importance du guide de montagne. L’alpinisme moderne, en effet, est fondé sur le couple guide-client, « le premier, autochtone incarnant la force physique, le savoir naturel et le monde populaire, le second, étranger, la science apprise et la notabilité urbaine » (P. Joutard, « De la croyance à l’imaginaire », in Documents d’ethnologie régionale, vol. 9, « Imaginaires de la haute montagne », Centre alpin et rhodanien d’ethnologie, Glénat, 1987, p. 9).

Bibliographie

COLLECTIF, « La haute montagne. Vision et représentations », Revue régionale d’ethnologie, Grenoble, 1988.

COLLECTIF, Documents d’ethnologie régionale, vol. 9, « Imaginaires de la haute montagne », Centre alpin et rhodanien d’ethnologie, Glénat, 1987.

Claire-Éliane ENGEL, Histoire de l’alpinisme des origines à nos jours, Éditions « Je sers », 1950.

Philippe JOUTARD, L’Invention du mont Blanc, collection Archives, Gallimard-Juillard, 1986.

MUSÉE DE GRENOBLE, Le Sentiment de la montagne, Glénat, RMN, 1998.

Paul VEYNE, « L’alpinisme : une invention de la bourgeoisie », L’Histoire, no 11, 1979, p. 41-49.

Pour citer cet article
Ivan JABLONKA, « La naissance de l’alpinisme », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/naissance-alpinisme?i=108
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