• L'Esclave blanche.

    Jean Jules Antoine LECOMTE DU NOUY (1842 - 1923)

  • Les Soupirants.

    Paul Albert LAURENS (1870 - 1934)

  • Farniente.

    Philippe Ernest ZACHARIE (1849 - 1915)

  • Le thé.

    Jules SCALBERT (1851 - 1928)

Le nu enfumé

Date de publication : Octobre 2011

Professeur d'histoire contemporaine IUFM et Université Claude Bernard Lyon 1. Responsable Université pour tous, Université Jean Monnet, Saint-Etienne.

Partager sur:

Contexte historique
Le nouveau Nu 

Avec la IIIe République, les mœurs se libéralisent et la censure se relâche. Sans doute, le grand dessin du nu académique, à l’exécution soignée et toujours figurative, demeure, mais les références obligée aux scènes de la mythologie ou les transports émotionnels dans des harems de pacotille s’estompent. L’intimité féminine se dévoile en des lieux familiers, cabinet de toilette, salle de bain, et sur des meubles confortables (divans). Un élément vient souvent donner une note d’actualité : la cigarette. 

L’association de la femme et de la cigarette date de Mérimée avec sa Carmen. Mais au temps de la monarchie de Juillet, la fume au féminin faisait scandale et dénonçait la « lionne », une femme qui cherchait à s’émanciper. George Sand, qui introduit le mot « cigarette » dans la littérature, en est la figure emblématique. Sous la IIIe République débutante, la cigarette se banalise : on compte 100 millions de cigarettes vendues en 1872, 3 milliards en 1909. Les femmes, dans leur espace privé, commencent à s’adonner couramment à cette pratique nouvelle. L’essence du savoir-vivre est simplement de ne pas fumer dans la rue et en société.
Analyse des images
La fumeuse nue 

Jean Jules Antoine Lecomte du Nouy (1842-1923) reprend l’idée de la scène de harem et de la traite des Blanches avec son Esclave blanche (l’année de l’abolition de l’esclavage au Brésil). La facture est furieusement romantique : au bord du bassin, sous le regard de deux eunuques, assise sur ses parures de soie, à côté de coussins, tapis et vaisselle d’art, une femme nue se perd dans des rêveries. La modernité vient de la cigarette qu’elle tient nonchalamment dans la main gauche. Elle souffle un filet de fumée qui donne mystère et saveur à l’espace. Le tabac est sans doute au « goût levantin » ; les marques de cigarettes de ce type se comptaient par dizaines dans les années 1880. 

La peinture de Paul Albert Laurens (1870-1934) intitulée Les Soupirants fait tourner un Arlequin et un Pierrot de comédie autour d’une belle Orientale lascivement étendue sur un sofa : le mythe de la Circassienne bat toujours son plein en faisant battre les cœurs. Le Farniente d’Ernest Philippe Zacharie (1849-1915) montre la plastique d’un corps lisse et glabre d’une femme qui vient de se lever après la sieste et s’étire nonchalamment. Jules Scalbert (1851-1928) donne une version très érotique de la pause thé : une soubrette impeccablement vêtue apporte le plateau (avec deux tasses : l’homme n’est pas loin ?) à sa maîtresse nue sous un déshabillé qui ne cache rien de ses formes. Là encore, la scène se situe dans un intérieur bourgeois (canapé Louis XV à la Pompadour). Dans les trois cas, la cigarette souligne la beauté de la femme par l’élégance du geste. À remarquer le fume-cigarette de l’Orientale qui, avec le long collier de perles à double rang, annonce la mode des années folles.
Interprétation
Bientôt la cigarette fait femme 

Dans les années 1910, la publicité pour les cigarettes n’ose encore guère utiliser l’image de la femme. Il faudra attendre les années 1920 pour voir à l’affiche de belles fumeuses chargées d’entraîner les hommes à la fume. La Gitane en est un bel exemple : d’abord dessinée, elle est photographiée dans les années 1930 sous les traits d’une danseuse de flamenco, toujours habillée cependant. En revanche, la peinture donne déjà à voir des femmes, de préférence nues, avec une cigarette langoureuse, dans une scène intime en principe naturaliste.
Bibliographie
Jacqueline BALTRAN, Paris, carrefour des arts et des lettres.
1880-1918
, Paris, L’Harmattan, 2002.
Kenneth CLARK, Le Nu, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Art », 1969, rééd.Hachette coll. « Pluriel », 1998.
William A.
EWING, Le Siècle du corps, Paris, éditions de La Martinière, 2000.
Michel HADDAD, La Divine et l’impure.
Le nu au XIXe siècle
, Paris, Éditions du Jaguar, 1990.
Didier NOURRISSON, Cigarette.
Histoire d’une allumeuse
, Paris, Payot, 2010.
Pour citer cet article
Didier NOURRISSON, « Le nu enfumé », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/nu-enfume?i=1186&d=11&c=nu&id_sel=2251
Commentaires