Objet de fume

Date de publication : Juillet 2012

Professeur d'histoire contemporaine IUFM et Université Claude Bernard Lyon 1. Responsable Université pour tous, Université Jean Monnet, Saint-Etienne.

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Contexte historique

Au temps des manufactures

Selon une idée répandue, la révolution industrielle, commencée en Angleterre, gagne la France dans le premier tiers du XIXe siècle. En fait, des ateliers encore archaïques (sans machinisme majeur) concentrent des populations ouvrières plus nombreuses, et les manufactures se multiplient. Tel est aussi le cas de la manufacture de faïence fine de Creil, véritable symbole de cette première industrialisation. Fondée en 1797 par le Britannique O’Reilly dans le bassin de main-d’œuvre creillois et dans le parc du château royal racheté comme bien national, elle entend répondre à la demande grandissante d’un produit dont l’Angleterre s’était fait une spécialité depuis le milieu du XVIIIe siècle. Après un départ raté, l’entreprise redémarre en 1801 sous la houlette des frères Saint-Cricq, profitant de la proximité de forêts riches en combustible (charbon de bois), de la présence d’une voie d’eau navigable, et surtout de la fermeture des frontières (blocus économique de l’Angleterre). En 1840, quand Charles Saint-Cricq meurt, la prospère manufacture compte 900 ouvriers. Elle produit en abondance assiettes, pots, vases, toute une vaisselle qui plaît beaucoup à la société bourgeoise de la monarchie louis-philipparde (service dit « chinois réticulé » de la reine Marie-Amélie). Il s’agit pourtant d’un travail très largement artisanal et qui compte sur le sens artistique et le savoir-faire des ouvriers plus que sur la machine.

La littérature a célébré la manufacture de Creil. En l’occurrence, le personnage de Jacques Arnoux dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, qui se déroule sous la monarchie de Juillet, se lance, à la tête d’une manufacture à Creil, dans l’aventure industrielle : « Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois. Mais ses couleurs se volatilisaient par la cuisson. Afin d’éviter les gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile ; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l’émail de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient ; et attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire faire d’autres moulins à broyer, d’autres séchoirs. »

Analyse des images

Tabac à fumer

Ce pot est réalisé en « terre de pipe » : au traditionnel mélange d’argile et de sable est ajoutée de la chaux « afin d’éviter les gerçures de la faïence », comme l’a rapporté Flaubert. La faïence fine est cette pâte argileuse blanche, opaque et dense ; elle est recouverte d’une glaçure transparente. À la manufacture de Creil, cette argile blanche est mêlée de silex calciné et broyé, selon la méthode apprise de l’Anglais Josiah Wedgwood, d’où son nom de « faïence anglaise ». Avant d’être recouverte d’une glaçure transparente (vernis plus ou moins plombifère), la faïence est décorée selon le procédé de la décalcomanie : les motifs d’une planche de cuivre gravée sont transférés par un papier spécial et appliqués sur l’objet ; les scènes colorées sont peintes à la main.

Le décor de ce pot cylindrique polychrome est constitué de deux frises florales qui encadrent des scènes de pêche chinoise, selon la mode orientalisante en cette époque romantique. Il s’agit là d’un souvenir des porcelaines de la Compagnie des Indes.

Surtout l’inscription donne la signification moderne de cet objet. Les pots à tabac étaient nombreux depuis le XVIe siècle, mais il s’agissait de tabac à priser. Dans cette boîte, on doit déposer désormais du « tabac à fumer ». Il s’agit d’abord de « tabac » : le mot lui-même est un néologisme. Traditionnellement, on utilisait le terme « nicotiane » pour désigner l’herbe rapportée et acclimatée en France au XVIe siècle par l’ambassadeur Jean Nicot auprès du roi du Portugal. Seul le naturaliste Charles Linné l’avait placée dans sa classification des plantes sous l’appellation nicotiana tabacum. Au début du XIXe siècle, avec la découverte du dangereux alcaloïde dénommé nicotine, le tabac vient supplanter la nicotiane. Le mot « tabac », dont l’origine est obscure et controversée (l’île antillaise de Tobago, la province mexicaine du Tabasco, le cornet indien pour fumer le petun, …), s’impose désormais.

Du pot, on passe au mot car l’un conditionne l’autre. En même temps que la pratique de la fume. En 1831, il s’est déjà vendu 25 960 kg de cigares et 305 143 kg de tabac de pipe. Vingt ans plus tard, les consommations sont passées à 213 944 kg de cigares et 683 265 kg de tabac de pipe. À ces chiffres, il faut ajouter 3 250 kg de la petite dernière des tabacs chauds, la cigarette. Puisant dans le pot, l’amateur peut déposer le tabac dans le fourneau de sa pipe ou dans la rainure du papier pour fabriquer une « cousue-main » (cigarette). Désormais, et à jamais, le tabac à fumer l’emporte sur le tabac à priser.

Interprétation

Du pot au mot

La monarchie de Juillet (1830-1848) voit un grand essor manufacturier. Celui-ci met à la disposition des premiers consommateurs de masse des objets de la vie quotidienne. Dans le cas de ce pot, on peut le voir à la devanture des récentes pharmacies (car le tabac sert toujours de médicament), sur les rayonnages des désormais nombreux débits de tabac, comme dans les tout nouveaux « fumoirs » des maisons bourgeoises.

La consommation du tabac sous forme de prise, de chique et de plus en plus de fume conduit à l’invention de très nombreux objets. Liés à des gestes quotidiens et à un ensemble de pratiques sociales, ils sont le plus souvent chargés de décorations. Les différents accessoires des priseurs et des fumeurs répondent aux différentes fonctions de conservation, comme les pots et les coffrets, de transport dans des étuis, des blagues, des tabatières ou encore d’allumage donné par les briquets et les allumettes. Ils servent aussi à la distinction de la place sociale occupée par leur propriétaire.

Le « tabac à fumer » qui est dans le pot définit la modernité du contenant, en attendant les sobres et commodes paquets de tabac à bourrer dans ses poches.

Bibliographie

· Jacques BONTILLOT, Les Faïences de Creil et Montereau : deux siècles d’évolution des techniques et des décors, Montereau, édit. du CERHAME, 1998.

· Jacqueline DU PASQUIER, « Faïence : plus chic que porcelaine », Revue de la Société des amis du musée national de céramique, n° 15, 2006.

· Armand HUSSON, Les Consommations de Paris, Paris, Hachette et Cie, 1875.

· Ariès MADDY, Creil, faïence fine et porcelaine, 1797-1895, Paris, Guénégaud, 1994.

· Didier NOURRISSON, Histoire sociale du tabac, Paris, Éditions Christian, 2000.

· Didier NOURRISSON, Cigarette. Histoire d’une allumeuse, Paris, Payot, 2010.

· Gustave FLAUBERT, L’Éducation sentimentale.

Pour citer cet article
Didier NOURRISSON, « Objet de fume », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 Octobre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/objet-fume?i=1253
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