L’Occupation en symbole

Date de publication : Mars 2012

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Contexte historique
Le château de Chambord sous l’Occupation

Dès avant le début de la Seconde Guerre mondiale, le château de Chambord est choisi pour mettre de nombreuses pièces d’art des collections françaises à l’abri d’éventuels bombardements. Après la victoire nazie et durant toute l’Occupation, Chambord demeure un centre de triage et d’accueil d’œuvres, constituant le principal dépôt des musées nationaux de 1939 à 1945.

Comme de nombreux monuments historiques ou lieux symboliques de la zone occupée, le château est placé sous le contrôle direct des nazis et devient un lieu de pouvoir stratégique et symbolique, protégé comme le montre la photographie « Une sentinelle allemande devant le château de Chambord », prise par Hanns Hubmann à l’automne 1940.
Photographe et journaliste proche du régime, Hubmann a suivi la campagne militaire allemande en France, avant de réaliser de nombreuses images des débuts de l’Occupation, qui accompagnent souvent des films d’actualités ou des films de commande du régime. Si de telles photographies ont évidemment une fonction de propagande (surtout auprès du public allemand), elles ont aussi la valeur documentaire propre au photojournalisme et au reportage de guerre.
Analyse des images
Caméra embarquée

Composé sur trois niveaux de profondeur, le cliché « Une sentinelle allemande devant le château de Chambord » a été pris depuis le véhicule dans lequel a embarqué le photographe.

Au premier plan à droite, une roue et le rétroviseur de la voiture à l’arrêt signalent la place qu’occupe le reporter. Au second plan, une jeune sentinelle a stoppé (et/ou salué) l’équipage. Vêtu d’un uniforme de simple soldat et armé d’un fusil, l’homme fixe l’objectif (et donc le spectateur), un léger sourire aux lèvres. Au troisième plan, l’esplanade (quasi déserte, une seule silhouette apparaissant près de l’entrée), puis la façade principale du château lui-même.

Bénéficiant d’une luminosité assez exceptionnelle, le photographe joue du contraste entre blancheur (du sol et de la pierre du château) et tons plus sombres (uniforme de la sentinelle et détails du véhicule) pour renforcer la disposition et la structure découlant de la prise de vue.
Interprétation
Le réel et le classique

Dans cette photographie, la situation d’occupation n’est signalée que par le soldat qui fait signe au conducteur. Seul, il devrait en effet apparaître presque anodin en comparaison du vaste panorama dessiné par l’esplanade et la façade du château. Ces derniers ne portant aucune marque inhabituelle, l’identité du monument (symbolisée par cette vue « classique ») serait donc comme inchangée par le caractère spécifique du contexte.

Pourtant, la manière dont Hubmann représente la scène suggère au contraire que l’actualité (les Allemands ont investi les lieux) prime sur l’histoire du lieu. Cadrées d’assez près, la sentinelle et la voiture sont en effet les véritables sujets du cliché, dont elles occupent l’espace central, reléguant l’édifice au second plan (au sens propre et figuré). Chambord devient ainsi une sorte de repère, un lieu qui permet de symboliser l’occupation de la France plutôt que de renvoyer à lui-même ou de faire référence à François Ier. La sentinelle « s’oppose » et « s’impose » ainsi au château, comme symbole de la domination (aisée et tranquille) de l’occupant allemand sur la culture française.

Par une sorte de juxtaposition de plans et de tons, le soldat et les éléments du véhicule opposent leur modernité et leur réalité immédiate, (carrosserie bien lustrée, uniforme, fusil) au château Renaissance. Presque facile et insouciante (voir le visage détendu du soldat, et le fait qu’il soit seul pour garder le passage), cette occupation n’est donc pas pour autant insignifiante : « Une sentinelle allemande devant le château de Chambord » renvoie bien à la présence victorieuse et tranquille de la modernité militaire, concrète et technique sur un territoire à la culture dépassée.
Bibliographie
AZEMA, Jean-Pierre, De Munich à la Libération, 1938-1944, Paris, Éditions du Seuil, 1979.
AZEMA, Jean-Pierre et WIEVIORKA, Olivier, Vichy, 1940-1944, Paris, Perrin, 1997.
CORCY, Stéphanie, La vie culturelle sous l’occupation, Paris, Perrin, 2005.
LABORIE, Pierre, Les Français sous Vichy et l'Occupation, Paris, Milan, 2003 PAXTON, Robert, La France de Vichy, 1940-44, Paris, Éditions du Seuil, 1973.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L’Occupation en symbole », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/occupation-symbole?i=1226&d=1&a=907
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